Quand l’administration se délite sous les yeux du citoyen

Redigé par Tite Gatabazi
Le 17 février 2026 à 06:00

L’écriture manuelle des billets d’embarquement à l’aéroport international de Kinshasa n’est pas une anecdote pittoresque ; elle est un symptôme.

Le fait que, dans le principal aéroport du pays, Aéroport international de N’Djili, les passagers reçoivent depuis plusieurs mois des cartes d’embarquement rédigées à la main, faute d’imprimantes fonctionnelles, constitue une régression administrative d’une portée symbolique considérable.

Ce dénuement technique, attesté par des témoins cités publiquement, révèle une rupture inquiétante entre les recettes officiellement perçues et leur traduction concrète dans les services publics.

Cette situation est d’autant plus troublante que l’État prélève annuellement des dizaines de millions de dollars à travers des mécanismes parafiscaux explicitement destinés à la modernisation des infrastructures aéroportuaires. La logique budgétaire voudrait que ces ressources soient affectées prioritairement à l’équipement, à la maintenance et à la sécurisation des plateformes aéroportuaires.

Or, l’absence d’outils aussi élémentaires que des imprimantes pour les cartes d’embarquement trahit non seulement une carence de gestion, mais une indifférence structurelle à l’égard de la qualité du service public.

L’aéroport est pourtant la vitrine de l’État. Il constitue le premier et le dernier contact entre la Nation et le monde. Lorsque cette vitrine exhibe la pénurie, l’improvisation et l’archaïsme, c’est l’autorité publique elle-même qui se trouve symboliquement déclassée.

La matérialité administrative formulaires, équipements, procédures n’est jamais neutre : elle incarne la capacité de l’État à s’organiser, à prévoir et à respecter ses propres normes.

Le phénomène n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une continuité troublante, dont un épisode antérieur avait déjà frappé les consciences : lors du procès de Vital Kamerhe, retransmis en direct sur la télévision publique, la greffière consignait les procès-verbaux d’audience à la main, sur des feuilles volantes, faute d’outils adéquats. Cette scène, diffusée par la RTNC, avait exposé au grand jour la nudité matérielle de l’appareil judiciaire.

Ces faits, mis bout à bout, dessinent un tableau cohérent : celui d’administrations privées des moyens les plus élémentaires pour accomplir leurs missions. Il ne s’agit plus d’exceptions malheureuses, mais d’indices concordants d’un dysfonctionnement systémique.

L’irresponsabilité structurelle du pouvoir : une crise de gouvernance et de redevabilité
En science politique comme en droit public, la dégradation matérielle des administrations est rarement fortuite. Elle est le produit d’une chaîne de décisions ou d’absences de décisions qui relèvent de la gouvernance.

Lorsque des ressources substantielles sont mobilisées au nom de la modernisation, mais que les administrations demeurent plongées dans un état de pénurie chronique, la question centrale devient celle de la responsabilité des tenants du pouvoir.

L’incapacité à doter les services publics d’outils aussi basiques qu’un équipement bureautique fonctionnel révèle une faillite de la planification stratégique. Elle suggère que la collecte de fonds n’est pas corrélée à une politique rigoureuse d’affectation, de suivi et d’évaluation.

Dans un État administrativement sain, chaque taxe affectée implique une traçabilité, une reddition des comptes et une obligation de résultat. L’absence de ces mécanismes transforme l’impôt en prélèvement sans finalité visible, nourrissant la défiance citoyenne.

Cette irresponsabilité n’est pas seulement technique ; elle est politique. Elle traduit une conception du pouvoir où la gestion quotidienne de l’État est reléguée au second plan, derrière des priorités plus spectaculaires ou plus immédiatement rentables sur le plan symbolique. Or, le bon fonctionnement des institutions ne se mesure pas à la grandiloquence des discours, mais à la banalité efficace des procédures.

L’administration moderne repose sur une rationalité instrumentale minimale : des outils adaptés, des agents formés, des procédures standardisées. Lorsque ces conditions élémentaires font défaut, l’État cesse d’être un organisateur de l’ordre collectif pour devenir un agrégat précaire de pratiques improvisées. Cette fragilité ouvre la voie à l’arbitraire, à la corruption et à l’érosion de l’autorité normative.

En définitive, l’écriture manuelle des billets d’embarquement à N’Djili, comme la rédaction manuscrite des procès-verbaux judiciaires, ne sont pas de simples curiosités administratives. Elles constituent des preuves empiriques, visibles et répétées, d’une gouvernance défaillante. Elles donnent à voir ce que les rapports techniques peinent parfois à rendre perceptible : l’abandon silencieux de l’État par ceux-là mêmes qui en ont la charge.

Lorsque le dénuement devient la norme et non l’exception, il cesse d’être un accident pour devenir un langage politique. Un langage qui dit, sans détour, l’absence de responsabilité, la dilution de la redevabilité et l’oubli du devoir fondamental du pouvoir : organiser l’État pour qu’il serve effectivement la collectivité.

L’écriture manuelle des billets d’embarquement à l’aéroport international de Kinshasa n’est pas une anecdote pittoresque ; elle est un symptôme

Publicité

AJOUTER UN COMMENTAIRE

REGLES D'UTILISATIONS DU FORUM
Publicité