Urgent

La parole qui accuse ou lorsque l’aveu remplace le démenti

Redigé par Tite Gatabazi
Le 13 mars 2026 à 08:02

Il est des déclarations qui, par leur gravité et par l’identité de celui qui les prononce, cessent d’être de simples propos médiatiques pour devenir des actes politiques lourds de conséquences.

Tel est le cas des affirmations publiques de Willy Mishiki, député de Walikale, personnalité réputée proche du chef de l’État congolais Félix Tshisekedi, et figure centrale des milices dites Wazalendo. Celui-ci s’est lui-même proclamé vice-président de cette nébuleuse de groupes armés, aux côtés de Justin Bitakwira, et s’est arrogé le rôle de porte-voix politique de ces formations para-militaires.

A ce titre, il s’exprime publiquement comme représentant à la fois des Wazalendo et, implicitement, du pouvoir qui les parraine.

Or, c’est précisément cette autorité politique et symbolique qui confère une portée singulière à la déclaration faite sur la chaîne internationale TV5 Monde. Dans cette intervention, Willy Mishiki a revendiqué, au nom des Wazalendo, la responsabilité de l’attaque de drone qui a coûté la vie à Karine Buisset à Goma, sous les yeux des caméras. L’événement, déjà tragique en lui-même, prend dès lors une dimension politique et diplomatique d’une gravité extrême.

L’aveu d’un système de milices adossé à l’État

Que signifie en effet un tel aveu lorsqu’il émane d’un responsable politique agissant au sein d’une structure légalement reconnue par l’État ? Les Wazalendo, regroupés dans l’initiative dite « Volontaires pour la Défense de la Patrie », ne constituent pas une simple coalition informelle de groupes armés. Ils sont désormais adossés à un cadre juridique officiel : la loi n°23/014 du 22 mai 2023, qui a institué la Réserve Armée de Défense (RAD) en République démocratique du Congo.

Cette législation prévoit la mobilisation de réservistes destinés à soutenir les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), dans le contexte de la guerre à l’Est du pays. Cette réserve comprend, selon les termes mêmes du dispositif légal, d’anciens militaires, des combattants démobilisés ainsi que des volontaires civils.

Mais derrière cette architecture juridique se profile une réalité autrement plus troublante. Car la coalition dite des Wazalendo agrège une multiplicité de groupes armés locaux, dont certains entretiennent des liens historiques avec des mouvements responsables de violences extrêmes dans la région des Grands Lacs.

Parmi eux figure notamment la milice des FDLR organisation armée composée en partie d’anciens responsables et combattants issus du génocide contre les Tutsi de 1994, et régulièrement dénoncée pour ses exactions.

L’aveu public de Willy Mishiki revient ainsi, de facto, à établir un lien politique explicite entre l’attaque de drone de Goma et l’écosystème militaro-milicien soutenu ou toléré par l’État congolais.

Le silence assourdissant de la communauté internationale

Plus troublant encore que l’aveu lui-même demeure le silence qui l’entoure. L’attaque ayant coûté la vie à une civile et ayant été revendiquée sur une chaîne internationale, l’on aurait pu s’attendre à une réaction immédiate des instances multilatérales ou des chancelleries occidentales. Or, jusqu’à présent, la réaction demeure timide, voire inexistante.

Ce silence pose une question essentielle : comment expliquer que l’aveu d’une opération meurtrière, revendiquée publiquement par un responsable politique lié à une structure paramilitaire reconnue par l’État, ne suscite pas une onde de choc diplomatique comparable à celle que provoquerait un acte similaire dans d’autres contextes géopolitiques ?

L’Est de la République démocratique du Congo semble ainsi condamné à une forme d’indifférence internationale chronique, où les morts anonymes et les violences récurrentes finissent par se dissoudre dans la routine tragique d’un conflit interminable.

Une dangereuse banalisation de la guerre hybride

L’affaire révèle enfin une mutation inquiétante du paysage sécuritaire régional : la banalisation d’une guerre hybride, dans laquelle l’État délègue une part croissante de la violence armée à des milices irrégulières, tout en leur conférant une légitimité juridique et politique.

Dans ce système, la frontière entre forces régulières et groupes armés devient poreuse. Les responsabilités se diluent, les chaînes de commandement se brouillent, et les opérations militaires peuvent être revendiquées par des acteurs para-étatiques agissant dans une zone grise entre légalité et clandestinité.

Lorsque l’un de leurs dirigeants, en l’occurrence Willy Mishiki, revendique publiquement une attaque meurtrière, ce n’est plus seulement la parole d’un chef de milice qui s’exprime : c’est le symptôme d’un système politique qui a intégré la milice dans l’architecture même de sa stratégie militaire.

Et c’est précisément ce qui rend cette déclaration si lourde de conséquences. Car dans les conflits contemporains, les mots lorsqu’ils sont prononcés par ceux qui détiennent le pouvoir peuvent être aussi révélateurs que les armes elles-mêmes.

Willy Mishiki, député de Walikale et proche de Félix Tshisekedi, s’est proclamé vice‑président et porte‑voix politique des milices Wazalendo aux côtés d’autres extrémistes

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