Habyarimana, l’architecte en chef du plan du génocide contre les Tutsi

Redigé par Amb. François-Xavier Ngarambe
Le 6 avril 2026 à 07:36

Le crime fondateur du régime de Habyarimana : Entre 1959 et 1964, d’abord sous la tutelle belge, ensuite sous le régime du PARMEHUTU, la moitié des Tutsi vivant alors au Rwanda furent soit tués, soit chassés du pays, soit parqués dans des camps situés dans des zones fortement inhospitalières, dans le sud-est du pays.

Le rôle de Habyarimana et de la jeune armée, dont les coopérants belges lui confièrent le plein commandement à partir de juin 1963, fut déterminant dans ces crimes du PARMEHUTU. C’est en considération de ses prouesses comme exterminateur impitoyable que, en 1965, Kayibanda jeta son dévolu sur Habyarimana. Il lui confia alors le ministère de la Défense, avec des expressions ostentatoires de confiance envers celui qu’il considérait comme un pur produit de la « révolution de 1959 ». Il ne pouvait se tromper davantage.

En effet, celui qu’il considérait comme un militaire apolitique à son service nourrissait en secret de profondes ambitions pour la magistrature suprême. D’ailleurs, à partir de 1966, la probabilité d’un coup d’État par Habyarimana figurait déjà dans certains rapports diplomatiques confidentiels. La cécité de Kayibanda à l’égard de son fidèle gardien dura jusqu’en avril 1973. C’est seulement en plein milieu des violences anti-Tutsi de 1973 que Kayibanda se rendit compte que Habyarimana, qui y avait apporté son plein appui, avait en réalité récupéré ces troubles.

Il en avait fait la base de son plan visant à créer une situation d’insécurité généralisée et à pousser au bord de l’éclatement le schisme Nord-Sud au sein du PARMEHUTU, grandissant surtout depuis 1968. Entre avril 1973 et juillet 1973, moment où Habyarimana fit tomber le régime, il était trop tard pour Kayibanda d’organiser une quelconque parade. Finalement, dans la nuit du 4 au 5 juillet, Habyarimana fit tomber le régime comme un fruit mûr, et alla cueillir comme des mouches le gratin de la Première République, rassemblé ce soir-là au domicile de Kayibanda.

Ensuite, Habyarimana ordonna l’arrestation, puis la mise à mort d’une très grande partie de l’élite du PARMEHUTU, appliquant à leur encontre une leçon majeure apprise d’eux : l’élimination physique de tout concurrent politique d’envergure, réel ou potentiel. En effet, sous une « république du peuple hutu majoritaire » soi-disant rénovée qu’il souhaitait instaurer, les pionniers de la « révolution de 1959 » et leurs proches étaient, à ses yeux, des concurrents à éliminer d’office.

Par le mensonge répété, imposer des faits invraisemblables comme des vérités
Après le coup d’État et le massacre qui s’ensuivit, Habyarimana fit montre d’une redoutable capacité à faire accréditer des « vérités alternatives » servant ses plans. Ce fut d’abord, comme développé dans un article précédent, en transformant son échec académique en une circonstance l’ayant providentiellement conduit vers son dessein de servir son peuple, comme une mission divine.

Malgré l’importance de clarifier les tenants et aboutissants de sa prise de pouvoir par un coup d’État, Habyarimana ne donna jamais les explications, pourtant promises à plusieurs reprises, sur ce qu’il présenta comme une action spontanée et patriotique des forces armées « pour sauver le pays du désordre pourri qui allait dégénérer en catastrophe ».

Il crut bon de clore ce sujet par une série de versions invraisemblables et contradictoires sur son emploi du temps dans la nuit du 4 au 5 juillet 1973, soir du coup d’État. Cela n’empêcha pas Habyarimana de s’imposer rapidement comme le nouveau « père de la nation », dont le peuple chantait les louanges à en perdre haleine et répétait machinalement des extraits de ses discours diffusés plusieurs fois par jour avant chaque journal radiodiffusé.

À la thèse d’une prise de pouvoir improvisée et sans effusion de sang, Habyarimana ajoutait régulièrement l’hypocrisie de chanter les louanges de ceux qu’il avait froidement assassinés après son putsch. L’apogée de cette posture cynique fut atteinte en 1982, lors des cérémonies marquant le vingtième anniversaire de l’indépendance du Rwanda, lorsqu’il couvrit d’éloges ses propres victimes, les qualifiant de « martyrs, enfants de la patrie ayant sacrifié leur vie dans la juste libération de notre peuple ».

Mensonge, cynisme et manipulation pour bâtir une légitimité de nouveau père de la nation

Après le coup d’État de 1973 et l’élimination de la classe politique déposée, Habyarimana opta soit pour nier les faits, soit pour les déformer, afin de se débarrasser de son image de criminel illégitime. C’est dans ce but qu’il bâtit toute une stratégie personnelle de communication visant à imposer, par le mensonge répété, l’image d’un homme de paix et d’unité, bon père de famille, catholique convaincu et pratiquant ; celle d’un homme qui, a priori, ne pouvait commettre aucun crime.

C’est dans ce but que, usant de ses qualités redoutables de manipulateur, Habyarimana se prévalut de la qualité de gardien légitime de l’héritage de la « révolution de 1959 », malgré le fait d’en avoir éliminé les pionniers. Ainsi, en 1978, la nouvelle Constitution qu’il promulgua célébrait en préambule « l’œuvre de libération entreprise par la Révolution de 1959 ». Pour affirmer sa fidélité au PARMEHUTU, qu’il avait pourtant dissous, il en réédita le manifeste en 1984.

Et c’est avec la même capacité, ou à tout le moins la même intention de se préserver une image de dirigeant irréprochable, que Habyarimana n’hésita pas à affirmer l’invraisemblable, à savoir qu’il aurait tout ignoré de ces « héros » du PARMEHUTU dont il chantait les louanges et qu’il avait pourtant fait froidement assassiner. Le scénario d’un militaire, en l’occurrence le major Lizinde, qui aurait décidé d’exterminer plus de cinquante personnalités de premier plan à l’insu de la hiérarchie politique et militaire, était à la limite du risible. Ce narratif ne convainquit personne doté d’un minimum de sens critique, surtout au vu du contrôle total exercé par Habyarimana sur l’ensemble des rouages de l’État, notamment sur le système de sécurité.

Cependant, peu importait que ce scénario fût invraisemblable, car, sous le règne du super manipulateur, l’essentiel était qu’il fût énoncé par un juge, et que ceux qui croyaient le contraire se taisent.

Le rôle de Habyarimana et de la jeune armée, dont les coopérants belges lui confièrent le plein commandement à partir de juin 1963, fut déterminant dans les crimes du PARMEHUTU.

Quant à l’image du catholique pratiquant, celle-ci n’était que de façade, à l’opposé de la véritable nature de Habyarimana, qui n’avait pas hésité à commettre le péché capital d’homicide multiple pour servir ses intérêts politiques. C’est cette même personne, faussement croyante en Dieu et faux apôtre de la paix et de l’unité, qui avait instauré un régime de quasi-apartheid visant à contrôler ou exclure les Tutsi.

C’est le même faux apôtre de la paix qui galvanisait ses miliciens et les incitait à cette violence sans limite qui allait les caractériser lors du génocide contre les Tutsi. Ce catholicisme revendiqué, bien que loin de la réalité du personnage, servait efficacement à séduire un peuple également majoritairement catholique pratiquant, et à s’assurer le soutien indispensable du tout-puissant archevêque représentant l’Église catholique, ainsi que celui de l’Internationale démocrate-chrétienne.

En parallèle, en équilibriste hors pair, Habyarimana exploitait à son avantage les mentalités et croyances intimes de ceux originaires de sa région du Bushiru, où tous les malheurs étaient promis à ceux qui ne respectaient pas le culte de Nyabingi. Ce faux catholique pratiquant prit, dans ce but, des dispositions pour projeter l’image d’homme du Bushiru profond, dont il voulait faire le noyau de sa base de fidèles inconditionnels.

C’est à ce titre qu’il fit émerger Mbonabaryi, son parrain de baptême catholique et, selon des sources bien informées, son parrain dans le culte de Nyabingi. Mbonabaryi était son oncle maternel, frère de sa mère Nyirazuba, et le doyen des descendants mâles du roi Nyamakwa III Nditunze, le dernier prêtre officiel du culte de Nyabingi. Autour de Mbonabaryi, Habyarimana noyauta la gouvernance officielle par le rôle parallèle, occulte et tout-puissant de l’Akazu, cette organisation politico-mafieuse de triste mémoire.

Par toutes ces manœuvres, Habyarimana voulait s’imposer comme le dirigeant suprême de la « nouvelle république du peuple hutu majoritaire », dans la continuité de la première. Il avait manœuvré de manière à concentrer en sa personne l’autorité politique et militaire suprême, se posant à la fois en protecteur de l’identité catholique du pays et en gardien du pouvoir spirituel traditionnel de sa région.

Toutes ces manœuvres et manipulations firent de lui une personne respectée par ses fidèles et crainte par ses adversaires, atterrés par l’étendue de ses pouvoirs, tant officiels qu’occultes. C’est grâce à cela qu’il pouvait commettre ou faire commettre divers crimes destinés à renforcer son pouvoir, tout en se préservant la possibilité de les nier ou de les attribuer ultérieurement à des exécutants occultes.

Une image de dirigeant impuissant et encerclé pour se faire absoudre de ses crimes
À travers le parti-État MRND et l’armée dont il était le chef incontesté, Habyarimana exerçait une mainmise totale sur l’exécutif, le législatif, la justice, la défense, la sécurité et la sûreté.

Ses collaborateurs de l’époque l’ont décrit comme un homme qui contrôlait jusqu’à la mutation d’un caporal d’une unité à l’autre. Pour s’assurer de la loyauté d’une clique de fidèles indispensables à son pouvoir, il laissa les membres de l’Akazu s’enrichir et régner sur divers domaines spécifiques - politiques, sécuritaires, économiques ou autres. Dans ce système, ces fidèles, en échange de la confiance du chef, du pouvoir et des richesses auxquels il les faisait accéder, commettaient à son profit tous les crimes nécessaires à la protection de son régime.

Dans cette catégorie, le crime le plus retentissant d’avant 1990 fut l’assassinat du colonel Mayuya, qualifié, à tort ou à raison, par l’opinion publique de « seul candidat potentiel valable pour un remplacement éventuel du chef de l’État ». Or, pour un chef d’État qui n’était protégé de la justice que par son statut, éliminer toute autre personne présidentiable relevait d’une question de vie ou de mort.

Le scénario diffusé par le pouvoir, à la limite du risible, suggérait qu’une main invisible aurait commandité l’assassinat de l’un des meilleurs officiers de l’armée, membre du premier cercle des proches du Président ; qu’ensuite cette même main invisible aurait fait poursuivre, capturer puis assassiner l’assassin ; enfin, qu’elle aurait contrôlé la justice au point de faire enterrer en règle un dossier aussi lourd, après un semblant de poursuites contre trois officiers rapidement libérés. Pour ce crime comme pour les autres jamais élucidés, la responsabilité de celui qui était chef de l’État et exerçait un contrôle total sur tous les organes politiques et de sécurité demeure, par défaut, la seule hypothèse sérieuse.

Habyarimana trace la dernière ligne droite vers le crime des crimes

Depuis 1973, Habyarimana et ses co-putschistes vivaient dans la crainte qu’un jour la justice ne les rattrape pour leurs nombreux crimes, notamment l’assassinat de l’élite de la Première République. Pour parer à cette éventualité, ils mirent le pays sous la coupe du MRND, un parti-État qui, de par ses statuts, ne permettait aucune voix dissonante.

Cependant, dans ce climat de terreur, si les veuves et orphelins des personnalités assassinées après le coup d’État étaient apeurés et silencieux, ils n’oubliaient pas.

Le régime scrutait leurs réactions lorsque survint l’affaire Lizinde/Kanyarengwe, qui ouvrit les yeux de Habyarimana sur une réalité inquiétante : il n’était pas impossible que, de l’intérieur, des collaborateurs ambitieux ne le renversent un jour et ne lui fassent rendre compte de tous les crimes du régime, peu importe qu’eux-mêmes y aient joué un rôle, comme lui-même l’avait fait contre son prédécesseur.

Le régime joua alors son va-tout en faisant porter la responsabilité de ces crimes à ses propres exécutants des basses besognes, en l’occurrence le commandant Théoneste Lizinde et un certain nombre de présumés complices. Ce stratagème échoua lamentablement en 1985.

Ce n’est pas une coïncidence si, peu après, en 1986, le régime radicalisa sa position sur la question des réfugiés, les poussant délibérément à envisager le retour par la force comme seule issue. Le plan consistait alors à appliquer la doctrine héritée du PARMEHUTU : unir tous les Hutu, y compris ceux victimes du régime, dans une guerre dite de légitime défense contre un ennemi commun tutsi, accusé en miroir de vouloir exterminer les Hutu.

Le résultat de ce calcul machiavélique devait être de détourner l’attention, jusque-là focalisée sur les crimes du coup d’État de 1973, pour orienter les esprits vers un phénomène d’une ampleur autrement plus vaste : le génocide contre les Tutsi. En outre, le régime envisageait d’impliquer les victimes hutu du putsch de 1973 dans ce génocide, ce qui leur ferait perdre à la fois le désir et l’autorité morale de remettre en cause les assassinats liés au coup d’État.

Le crime gravissime de l’élimination des pionniers de la république du « peuple hutu majoritaire » devait ainsi être relégué au rang de simple détail de l’histoire.

Depuis 1973, Habyarimana et ses co-putschistes vivaient dans la crainte qu’un jour la justice ne les rattrape pour leurs nombreux crimes, notamment l’assassinat de l’élite de la Première République.

Lorsque le FPR lança la guerre en octobre 1990, il est très significatif que les ténors du régime se fendirent de déclarations de satisfaction selon lesquelles leur plan avait marché et que la guerre leur donnait enfin l’occasion recherchée de mettre en route le plan génocidaire. Depuis lors, pour s’assurer que ce plan réussisse comme il le souhaitait, Habyarimana s’impliqua personnellement dans la mise en place des conditions d’un génocide qui serait un crime de masse « populaire », dans lequel tous les Hutu, y compris et surtout ses victimes du Sud, seraient impliqués et poussés à exterminer tous les Tutsi.

C’est ainsi que, personnellement, il commença par diriger une campagne médiatique tous azimuts assimilant le Tutsi à l’ennemi. Par la mise en scène macabre de la nuit du 4 au 5 octobre, suivie de son discours ravageur le matin du 5 octobre, Habyarimana provoqua une vague d’arrestations de milliers de personnes, en majorité des Tutsi, accusés d’être des complices de l’ennemi. Et pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté sur la nature du combat engagé, Habyarimana ordonna à son armée de rédiger et de diffuser un rapport définissant l’ennemi comme « le Tutsi de l’intérieur et de l’extérieur du pays ».

Au cours de la même période, ce sont des collaborateurs directs de Habyarimana qui mirent sur pied ces milices génocidaires, pour lesquelles il revendiquait publiquement la paternité et exprimait son admiration. Et ce sont des militaires sous ses ordres qui entraînèrent et équipèrent ces milices en vue de leur préparation au passage à l’acte.

Pour faire du crime génocidaire une action de masse à participation maximale, Habyarimana, directement ou par proches collaborateurs interposés, présida à la création et offrit un soutien sans réserve aux médias du génocide, dont les tristement célèbres Kangura et RTLM. 

De plus, Habyarimana dirigea les manœuvres destinées à créer la mouvance Hutu Power au sein des partis d’opposition, ainsi que celles visant à provoquer la défection de personnalités influentes du Sud, qu’il parvint, par la corruption, à faire passer des partis d’opposition à la mouvance MRND/CDR/Hutu Power. Ce sont ces personnes « achetées » par Habyarimana, utilisant les réseaux de l’Akazu, qui firent plus tard basculer tout le Sud dans la mouvance génocidaire et firent de cette partie du pays un des principaux foyers de la participation populaire au génocide.

Au plan opérationnel, l’ensemble de ce programme macabre était coordonné par un sinistre noyau d’escadrons de la mort dirigés par des membres de l’Akazu, y compris les beaux-frères de Habyarimana. Restant égal à lui-même comme simulateur, menteur et manipulateur hors pair, c’est avec un profond cynisme que Habyarimana déclarait ne rien savoir des crimes de masse organisés par ces escadrons, pourtant commis au vu et au su de tous. Faire commettre ses propres crimes par de fidèles collaborateurs, puis se présenter comme un Président encerclé par une clique de malfaiteurs dirigée par sa belle-famille, produisit des effets impressionnants, mais qui ne durèrent pas longtemps.

En effet, à partir de 1993 notamment, il devint de plus en plus évident que, depuis le début, non seulement Habyarimana était l’homme qui dirigeait les crimes du régime dans l’ombre, mais qu’en plus il recevait des rapports réguliers sur la situation, y compris des rapports de dénonciation émanant de diverses organisations nationales et internationales de défense des droits de l’homme.

Habyarimana était un président tout-puissant, qui n’était ni faible, ni encerclé, ni aveugle, et qui était le commanditaire de tous les crimes de son régime. Après son assassinat par ses propres collaborateurs et disciples, ces derniers lancèrent la machine génocidaire dont il fut l’architecte.

Conclusion

En analysant les événements de 1991 à 1993, il ressort une vérité sans ambiguïté : le commanditaire des crimes qui conduisirent inexorablement au génocide avait un nom : il s’appelait Habyarimana, un homme hanté par la peur qu’un jour la justice ne le rattrape.

Pour écarter cette épée de Damoclès, il avait conçu un plan dans la continuité de sa pensée et de ses méthodes : le crime des crimes, destiné à diluer et effacer les crimes sur lesquels son régime avait été bâti et par lesquels il avait régné.

Il n’y a que des personnes aveugles ou de mauvaise foi pour nier le rôle central de Habyarimana comme planificateur en chef du génocide contre les Tutsi, crime politique suprême conçu pour échapper aux conséquences de ses propres crimes antérieurs.


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