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D’une parole politique franche à la critique d’une diplomatie d’ostentation

Redigé par Tite Gatabazi
Le 14 février 2026 à 11:00

Mike Mukebayi Nkoso est de ces responsables politiques congolais qui, à rebours des prudences feutrées et des accommodements tactiques, disent ce qu’ils pensent et l’argumentent avec une rigueur qui force l’attention.

Son propos ne se déploie ni dans l’invective gratuite ni dans la posture incantatoire, mais dans une lecture structurée des rapports de force, attentive aux signaux faibles comme aux inflexions stratégiques.

A ce titre, son analyse récente des séquences diplomatiques articulées autour de Luanda, de Lomé et de Sénat des États-Unis, en écho à la résolution 559 de la Chambre des représentants des États-Unis, mérite un examen attentif.

Cette résolution, obtenue à la faveur d’un travail discret attribué notamment à Moïse Katumbi, s’inscrit dans une logique conditionnelle : la levée des mesures défensives du Rwanda demeure subordonnée à la neutralisation préalable des FDLR.

Cette architecture normative n’est pas neutre : elle traduit une hiérarchisation des priorités sécuritaires qui ne coïncide pas nécessairement avec les attentes immédiates de Kinshasa quant à un rééquilibrage du rapport de forces à l’Est de la République démocratique du Congo.

À cette trame s’ajoute la remise en selle du tandem ecclésial CENCO–ECC, dont la capacité d’intermédiation politique, déjà éprouvée par le passé, redevient un élément du jeu diplomatique régional. L’ensemble de ces pièces, actionnées dans un laps de temps resserré, tend à accréditer l’hypothèse d’un réagencement stratégique dont le centre de gravité ne se situe pas nécessairement à Kinshasa.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le « contrat de partenariat stratégique » promu par le président Félix Tshisekedi auprès de Washington, sous l’ombre portée de Donald Trump.

Or, à l’examen, ce déplacement diplomatique semble n’avoir produit ni gain tangible ni contrepartie diplomatique ou sécuritaire substantielle. La métaphore du « chèque en blanc » n’est pas qu’une formule polémique : elle désigne un déséquilibre contractuel où l’initiative congolaise aurait précédé, voire excédé, les garanties américaines.

Dans la théorie des relations internationales, tout partenariat stratégique repose sur un principe de réciprocité mesurable : assistance contre alignement, soutien diplomatique contre accès économique, garantie sécuritaire contre stabilité contractuelle.

En l’espèce, aucune contrepartie explicitement formalisée ne paraît avoir été obtenue de l’exécutif américain ni du gouvernement fédéral.

C’est précisément là que le bât blesse : lorsque le gouvernement, au lieu d’affronter avec lucidité la rudesse des équilibres géopolitiques, préfère instrumentaliser l’opinion d’un fan-club acquis d’avance, il substitue la ferveur partisane à l’analyse stratégique.

La diplomatie ne se nourrit ni d’applaudissements ni d’ovations numériques ; elle s’adosse à des rapports de force, à des engagements formalisés, à des garanties vérifiables.

Or, lorsque l’exécutif choisit de scénariser l’événement plutôt que d’en négocier les termes, il court le risque de confondre communication et puissance. L’irresponsabilité ne réside pas tant dans l’optimisme affiché que dans le refus d’admettre que les réalités politiques et diplomatiques, en l’espèce, lui sont largement défavorables et exigent, non des proclamations, mais des correctifs structurels.

Dès lors, l’on assiste à une inflation verbale où se multiplient les déclarations triomphalistes, les annonces emphatiques, les victoires chimériques proclamées à grand renfort de superlatifs. Cette autosatisfaction factice, loin de consolider l’autorité de l’État, en souligne la fragilité : car pendant que l’on brasse du vent, la terre se dérobe sous les pieds du pouvoir.

La confiance internationale s’érode, les partenaires temporisent, les investisseurs hésitent, et le décalage entre le discours et le réel devient béant. Une diplomatie sérieuse se juge à ses effets tangibles ; lorsqu’elle se réduit à une dramaturgie d’autocélébration, elle trahit moins une stratégie qu’une inquiétude profonde face à l’épreuve des faits.

De l’impréparation diplomatique : voyages sans stratégie et illusion performative

Une constante s’impose à l’analyse : les voyages non préparés, dénués d’adossement technique solide et de négociations préalables verrouillées, riment rarement avec efficacité.

Ils relèvent davantage de la diplomatie d’exposition que de la diplomatie d’influence. L’histoire contemporaine regorge d’exemples où l’absence de cadrage stratégique transforme une visite d’État en simple séquence médiatique, incapable de produire des effets structurels.

En l’occurrence, le « moment » politique de Félix Tshisekedi était fragilisé par une série d’affaires de corruption ayant altéré la crédibilité de la gouvernance congolaise. Cette fragilité a été accentuée par le dernier classement de Transparency International, situant la République démocratique du Congo parmi les pays les plus affectés par la corruption.

Or, la crédibilité institutionnelle constitue le socle indispensable de toute diplomatie économique : sans sécurité juridique, sans transparence administrative, sans fiabilité contractuelle, l’appel aux investisseurs demeure un vœu pieux.

Les véritables acteurs d’un partenariat stratégique avec les États-Unis ne sont pas seulement les responsables politiques, mais les investisseurs privés, les fonds, les entreprises extractives et technologiques.

Leur décision repose sur une évaluation rationnelle du risque. À cet égard, l’absence de réformes structurelles et la persistance d’un climat d’incertitude dissuadent davantage qu’elles n’attirent. Il n’est dès lors guère surprenant que la presse internationale, y compris le quotidien français Le Monde, ait exprimé un scepticisme mesuré quant à la matérialité de ce partenariat annoncé.

Ainsi se dessine la leçon centrale : voyager sans préparation stratégique approfondie, sans objectifs précis assortis d’indicateurs de résultat, sans alliances préalablement consolidées au sein même des institutions américaines, Congrès, Sénat, administration, milieux d’affaires, revient à confondre déplacement et diplomatie.

On s’affiche, certes ; on occupe l’espace médiatique ; mais l’on broie des illusions si l’on ne transforme pas la rencontre en engagement contraignant.

La diplomatie moderne n’est pas un théâtre d’images ; elle est un art de la négociation patiente, de l’anticipation des rapports de force et de la sécurisation des intérêts nationaux.

Sans préparation méthodique, un voyage présidentiel n’est qu’un symbole flottant. Avec elle, il devient un instrument de puissance. En son absence, il ne reste souvent qu’une mise en scène dont la postérité retient moins l’intention que l’inconsistance.

L’analyse de Mukebayi sur les démarches diplomatiques autour de Luanda, Lomé et le Sénat américain mérite une attention particulière

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