De la farce politique à la tragédie historique ou la banalisation du grotesque au sommet de l’État

Redigé par Tite Gatabazi
Le 29 janvier 2026 à 12:15

Il fut un temps, pas si lointain, où l’évocation de Félix Tshisekedi suscitait moins l’inquiétude que l’ironie. On le disait bouffon, imposteur, héritier sans envergure, paré d’un diplôme jamais obtenu, figure presque carnavalesque d’une opposition plus dynastique que doctrinale.

Cette représentation, largement partagée, relevait d’un réflexe ancien : celui par lequel les sociétés tentent de désamorcer l’angoisse politique par le rire, comme si le ridicule suffisait à conjurer le danger.

Or l’histoire, implacable pédagogue, nous rappelle que le grotesque, lorsqu’il s’installe durablement au sommet de l’État, cesse d’être risible pour devenir tragique.

L’Afrique, à cet égard, n’a pas été avare de ces figures que l’on moqua avant de les craindre : Samuel Doe, Yahya Jammeh, Moussa Dadis Camara, pour ne citer que ceux-là. Tous furent d’abord perçus comme des accidents de parcours, des parenthèses absurdes promises à une fermeture rapide.

Tous, pourtant, ont démontré que la farce, une fois institutionnalisée, engendre la violence, la prédation et le chaos.

Le pouvoir, lorsqu’il est exercé par des personnalités narcissiques, dépourvues de profondeur intellectuelle et de vision historique, devient un théâtre où l’État se dissout dans la mise en scène de l’ego.

La mégalomanie, loin d’être un simple trait psychologique, se transforme alors en principe de gouvernement : culte de la personnalité, confusion entre l’intérêt public et l’obsession personnelle, incapacité à concevoir la contradiction autrement que comme une offense.

Ce qui aurait pu rester une plaisanterie devient une mécanique de domination brutale, car le ridicule, une fois armé, ne tolère plus le rire.

Pathologie du pouvoir et délitement collectif : quand une société abdique sa raison historique

Que Félix Tshisekedi puisse gouverner la République démocratique du Congo depuis six longues années, cet État-continent aux fractures innombrables, aux conflits endémiques, aux ressources colossales et aux institutions exsangues, ne relève pas seulement d’un accident individuel. Cela constitue un symptôme collectif. Car les dirigeants ne surgissent jamais du néant : ils sont les produits, parfois monstrueux, des renoncements successifs d’une société.

Lorsqu’un pays se remet entre les mains de clowns, c’est qu’elle a préalablement perdu ses anticorps moraux, intellectuels et politiques. Elle a perdu le sens de l’exigence, la mémoire de ses luttes, la capacité de distinguer l’autorité de la bouffonnerie, le charisme de la vulgarité.

Terrorisés par la guerre, l’insécurité, la misère chronique et l’humiliation internationale, les peuples peuvent se réfugier dans le plus élémentaire : l’homme providentiel, le slogan creux, la posture martiale, la promesse sans substance.

L’histoire l’atteste avec une cruauté constante : les peuples deviennent parfois fous, et dans cette folie collective, ils s’autodétruisent. Le narcissisme au sommet de l’État n’est jamais un phénomène isolé ; il est l’écho d’une société entrée dans le délire, ayant perdu ses repères symboliques, politiques et éthiques.

Dans ces moments de régression, le primitif reprend ses droits : la force supplante la raison, l’émotion écrase la réflexion, la barbarie se normalise sous couvert de survie.

La RDC, empire en chute libre, illustre tragiquement ce basculement. À mesure que l’État se fragmente, que les conflits se multiplient et que l’horizon collectif s’obscurcit, le pouvoir se replie sur des figures creuses mais bruyantes, incapables de penser le long terme, mais expertes dans l’occupation du vide.

Ce sont les périodes de retour en arrière, celles où l’histoire cesse d’être un progrès pour devenir une répétition funeste.

Et c’est précisément là que le rire s’éteint. Car lorsque le grotesque gouverne, ce n’est plus la satire qui triomphe, mais la tragédie, celle des nations qui, ayant renoncé à la lucidité, glissent lentement vers la barbarie sous les applaudissements forcés de leur propre désenchantement.

Que Félix Tshisekedi dirige la RDC depuis six ans n’est pas un simple hasard : il reflète les renoncements successifs d’une société face à ses fractures

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