Urgent

Les promesses trahies de l’État de droit en RDC

Redigé par Tite Gatabazi
Le 13 mars 2026 à 06:30

Lorsqu’il sollicitait les suffrages de ses compatriotes, Félix Tshisekedi s’était engagé avec emphase à rompre avec les pratiques répressives qui avaient trop longtemps marqué l’histoire politique de la République démocratique du Congo.

Parmi les engagements les plus solennels figurait la fermeture des cachots clandestins et la restauration d’un véritable État de droit, fondé sur la transparence judiciaire, la protection des libertés fondamentales et le respect scrupuleux des procédures constitutionnelles.

Or, quelques années à peine après ces promesses martelées sur les tribunes électorales, la réalité semble tristement démentir ces proclamations d’intention. Loin de disparaître, les lieux de détention illégaux paraissent s’être multipliés dans les interstices du pouvoir. Et nul n’est désormais dupe de ces engagements restés lettre morte, tant les faits accumulés révèlent une dérive inquiétante du système sécuritaire congolais.

Un service de sécurité au cœur des accusations

C’est dans ce contexte troublant que l’organisation internationale Human Rights Watch a rendu public, le 10 mars 2026, un rapport alarmant consacré aux agissements du Conseil National de Cyberdéfense (CNC), une structure sécuritaire directement rattachée à la présidence.

Créé il y a deux ans sous l’impulsion du chef de l’État afin de coordonner les différents services chargés de la cyberdéfense et du cyberrenseignement, cet organisme devait initialement répondre aux défis contemporains liés aux menaces numériques et à la protection des infrastructures stratégiques.

Mais selon les conclusions du rapport intitulé « Vague de disparitions forcées à Kinshasa », la mission originelle de cette institution aurait été profondément détournée.

D’après l’enquête menée par l’ONG, le Conseil national de cyberdéfense serait aujourd’hui impliqué dans des dizaines de disparitions forcées dans la capitale congolaise, transformant un organe de coordination technique en un instrument de coercition politique.

Arrestations arbitraires et détentions clandestines

Selon les témoignages recueillis par les chercheurs de l’organisation, les méthodes employées s’écartent radicalement des garanties prévues par la Constitution congolaise. Au lieu d’être présentées devant un magistrat, juge ou procureur conformément aux exigences de la procédure pénale, certaines personnes arrêtées seraient conduites vers des lieux de détention informels, parfois de simples résidences privées transformées en centres d’interrogatoire clandestins.

Ces individus y seraient maintenus pendant des semaines, voire des mois, en dehors de tout cadre légal. L’accès à un avocat leur serait systématiquement refusé, tout comme la possibilité de communiquer avec leurs proches. Dans plusieurs cas documentés, les familles auraient entrepris de longues démarches administratives auprès des autorités afin d’obtenir des informations sur leurs proches disparus démarches restées vaines.

Cette absence totale de transparence et de traçabilité des détentions correspond précisément à la définition juridique des disparitions forcées, pratique unanimement condamnée par le droit international et assimilée à une violation grave des droits fondamentaux.

La criminalisation de l’opposition

L’analyse des profils des personnes arrêtées révèle par ailleurs une dimension profondément politique de ces opérations. D’après Lewis Mudge, qui a participé à la rédaction du rapport, la majorité des personnes visées appartiennent à des catégories bien identifiées : opposants politiques, citoyens ayant exprimé des critiques à l’égard du gouvernement, ou encore individus soupçonnés d’entretenir des sympathies pour l’ancien président Joseph Kabila.

D’autres seraient accusés, souvent sans preuve tangible, de soutenir l’Alliance Fleuve Congo ou la rébellion du Mouvement du 23 mars, accusation particulièrement sensible dans le contexte du conflit qui secoue l’Est du pays.

Ainsi se dessine progressivement un mécanisme inquiétant : celui d’un appareil sécuritaire mobilisé non plus exclusivement pour la défense nationale, mais pour neutraliser toute dissidence réelle ou supposée.

Le spectre du retour aux pratiques d’exception

L’affaire met en lumière une contradiction majeure entre le discours officiel du pouvoir et les pratiques dénoncées par les organisations de défense des droits humains. Car l’histoire politique congolaise porte encore les stigmates de périodes où la raison d’État servait de justification à l’arbitraire sécuritaire.

En promettant de tourner cette page, Félix Tshisekedi avait suscité l’espoir d’une rupture historique. Mais les révélations concernant le Conseil national de cyberdéfense donnent le sentiment que certaines méthodes, que l’on croyait reléguées aux heures sombres du passé, ressurgissent aujourd’hui sous des formes renouvelées.

Dans ces conditions, la question centrale demeure : comment restaurer la confiance dans les institutions lorsque les organes mêmes censés garantir la sécurité nationale sont accusés de pratiquer l’enlèvement, la détention clandestine et l’intimidation politique ?

Une épreuve pour la crédibilité du pouvoir

Le rapport de Human Rights Watch constitue dès lors bien davantage qu’une simple dénonciation militante : il représente un test décisif pour la crédibilité du pouvoir congolais. Soit ces accusations feront l’objet d’enquêtes indépendantes et transparentes, ouvrant la voie à des réformes profondes des services de sécurité ; soit elles seront ignorées ou minimisées, au risque d’alimenter davantage encore la défiance de l’opinion publique et de la communauté internationale.

Car dans toute démocratie véritable, la force d’un État ne réside pas dans la multiplication des cachots clandestins, mais dans sa capacité à soumettre l’usage de la puissance publique à l’autorité du droit.

Et c’est précisément à cette épreuve que se trouve aujourd’hui confronté le pouvoir congolais.

Le Conseil national de cyberdéfense, créé sous l’impulsion de Tshisekedi, serait aujourd’hui impliqué dans des dizaines de disparitions forcées dans la capitale congolaise

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