Du serviteur d’État au fusible commode

Redigé par Tite Gatabazi
Le 16 avril 2026 à 01:34

A l’instar de Vital Kamerhe et de Modeste Bahati Lukwebo, tous deux jadis emportés par les convulsions d’intrigues politiques aussi soudaines que redoutables, Jacquemain Shabani Lukoo semble désormais exposé aux rigueurs d’un théâtre institutionnel où les fidélités se consument plus vite qu’elles ne se nouent.

Vice-Premier ministre en charge de l’Intérieur, il se trouve au cœur d’une séquence politique d’une rare intensité, dont l’issue demeure incertaine, mais dont la logique, elle, paraît tristement familière.

La motion de défiance dirigée contre lui, transmise en date du 13 avril au président de l’Assemblée nationale, Aimé Boji Sangara et portée par l’initiative du député Yangotikala Senga Laddy, ne saurait être réduite à un simple acte de contrôle parlementaire.
Elle s’inscrit dans une dramaturgie plus vaste, où la mise en accusation d’un individu tient lieu de réponse immédiate à des dysfonctionnements dont la profondeur excède manifestement la seule responsabilité ministérielle.

Le document incriminant, d’une quinzaine de pages, soigneusement structuré et argumenté, procède moins d’un réquisitoire isolé que d’une construction politique élaborée, où l’accusé est sommé d’endosser les dérives d’un système tout entier.

Les griefs d’atteinte à la libre administration des provinces, entrave au contrôle parlementaire, violation du principe de séparation des pouvoirs, instrumentalisation partisane de l’autorité publique, incapacité à juguler une insécurité persistante composent un tableau d’ensemble qui dépasse de loin la seule action d’un homme.

Dès lors, une interrogation s’impose avec acuité : peut-on raisonnablement faire porter à un seul acteur, fût-il placé au cœur du dispositif exécutif et ancien collaborateur direct du président Félix Tshisekedi, la responsabilité de déséquilibres aussi structurels ? La réponse, pour qui observe avec rigueur les dynamiques institutionnelles, incline vers la négative. Mais la rationalité politique n’obéit pas toujours aux exigences de la raison : elle se nourrit aussi de symboles, de signaux et de sacrifices.

Car en vérité, ce qui se joue ici relève d’un rituel ancien, presque immuable : celui de la désignation d’un responsable visible, chargé d’absorber les tensions accumulées, afin de préserver l’architecture globale du pouvoir. Le bouc émissaire, dans cette perspective, n’est pas une anomalie ; il est une fonction.

Défections annoncées et recompositions opportunes

L’histoire politique récente de la République démocratique du Congo offre à cet égard un enseignement constant : ceux qui furent hier les piliers du régime deviennent, à la faveur de retournements souvent brutaux, les témoins privilégiés et parfois les critiques les plus acerbes de ses failles internes. La trajectoire potentielle de Jacquemain Shabani Lukoo semble appelée à s’inscrire dans cette logique de basculement.

Car lorsque l’horizon de la disgrâce se précise, la loyauté cesse d’être une évidence pour devenir une variable. L’homme de pouvoir, fragilisé, se retrouve alors confronté à une alternative stratégique : persévérer dans une fidélité devenue coûteuse, ou rejoindre les rangs déjà nombreux de ceux qui, après avoir servi, choisissent de se désolidariser, parfois pour survivre politiquement, souvent pour se repositionner.

C’est ainsi que se dessine, en filigrane, la possibilité d’une nouvelle défection, qui viendrait allonger la liste des transfuges d’un système où les alliances sont aussi instables que les équilibres qu’elles prétendent garantir.

Hier encore, la solidarité gouvernementale imposait silence et discipline ; demain, peut-être, émergeront les confidences, les révélations et les récits d’arrière-scène, autant de fragments d’une vérité différée.

Ce cycle, d’une régularité presque mécanique, interroge profondément la nature de la gouvernance sous Felix Tshisekedi. S’agit-il encore d’un édifice fondé sur la continuité institutionnelle et la responsabilité collective, ou bien d’un espace mouvant, structuré par des fidélités provisoires et des rapports de force constamment renégociés ?

En multipliant les mises en cause individuelles, le système semble entretenir une instabilité chronique où nul n’est durablement protégé.

En définitive, l’affaire Shabani ne saurait être appréhendée comme une simple séquence de contrôle démocratique. Elle révèle une pathologie plus profonde : celle d’un pouvoir qui, incapable de se réformer en profondeur, préfère périodiquement se délester de ses propres figures pour mieux différer l’épreuve de sa propre remise en question.

Et dans cette tragédie sans cesse rejouée, chacun sait sans toujours oser le dire que la chute de l’un prépare, inexorablement, la désignation du prochain.

À l’instar de Vital Kamerhe et de Modeste Bahati Lukwebo, Jacquemain Shabani Lukoo paraît à son tour exposé aux aléas d’un jeu politique où les fidélités sont fragiles et changeantes

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