Ces fonds, aujourd’hui notamment centralisés et valorisés au sein du Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren, constituent une mémoire stratégique autant qu’historique.
Or voici que ces archives, en particulier celles relatives au sous-sol congolais, se trouvent au cœur d’un bras de fer inédit. Une société privée américaine, agissant dans le cadre d’un partenariat stratégique sur les minerais avec la République démocratique du Congo, souhaiterait obtenir un accès exclusif à ces données.
Ces archives géologiques ne sont pas de simples vestiges du passé : elles contiennent des cartographies, des études de prospection, des relevés techniques dont la valeur économique est considérable dans le contexte actuel de transition énergétique et de compétition mondiale pour les minerais critiques.
La Belgique, dit-on, freine des quatre fers. Elle oppose des considérations juridiques, patrimoniales, techniques, invoquant notamment la nécessité d’achever la numérisation en cours à Tervuren avant toute transmission substantielle. Cette prudence, présentée comme administrative, n’en révèle pas moins une tension fondamentale : à qui appartient la mémoire matérielle d’un territoire ? À l’ancienne puissance coloniale qui l’a produite et classée, ou à l’État souverain dont le sous-sol fut inventorié ?
Le paradoxe est cruel : ce qui fut autrefois collecté dans une logique d’exploitation impériale devient aujourd’hui un instrument potentiel d’émancipation stratégique pour Kinshasa. En refusant un accès rapide et élargi à ces archives, la Belgique donne le sentiment de prolonger, sous une forme technocratique, une asymétrie héritée de l’histoire. Elle se trouve ainsi prise à son propre piège : celui d’avoir érigé la centralisation documentaire en marque de puissance, sans anticiper qu’un jour cette centralisation deviendrait un levier de contestation.
Mémoire, minerais et recomposition géopolitique : un affrontement aux conséquences durables
Ce différend ne saurait être réduit à une querelle administrative. Il s’inscrit dans une recomposition géopolitique où les ressources minières congolaises occupent une place nodale. Cuivre, cobalt, coltan, terres rares : le sous-sol congolais est devenu un enjeu stratégique mondial. Dans ce contexte, l’accès exclusif à des archives géologiques détaillées représente un avantage compétitif majeur pour tout acteur privé ou étatique.
La RDC, pressée de conclure son partenariat stratégique, semble avoir donné son accord de principe à la société américaine concernée. Ce choix traduit une volonté d’accélération : tirer parti, sans délai, des informations disponibles pour structurer des investissements, sécuriser des chaînes d’approvisionnement et renforcer son poids dans les négociations internationales.
Le temps économique n’est pas celui des conservateurs d’archives ; il est celui des marchés et des alliances stratégiques.
La Belgique, en temporisant, prend le risque d’apparaître comme un acteur défensif, attaché à la maîtrise d’un patrimoine documentaire dont la valeur excède désormais la seule dimension académique.
Si elle persiste à conditionner l’accès à l’achèvement de la numérisation ou à des procédures prolongées, elle pourrait perdre davantage qu’un différend ponctuel : elle pourrait entamer durablement sa crédibilité comme partenaire équitable d’une Afrique en quête de souveraineté effective.
Car le cœur du débat réside dans la souveraineté informationnelle. Un État qui ne maîtrise pas les données relatives à son propre sous-sol demeure partiellement dépendant. Inversement, restituer ou du moins partager pleinement ces archives constituerait un geste politique fort, en phase avec les discours contemporains sur la décolonisation des savoirs et la réparation des asymétries historiques.
Le bras de fer engagé dépasse donc les protagonistes immédiats. Il interroge la capacité de l’Europe à redéfinir ses relations avec l’Afrique sur un mode véritablement partenarial, et celle de la RDC à transformer son potentiel minier en levier stratégique autonome.
Si la Belgique s’obstine dans une posture perçue comme rétentionniste, elle risque d’y « laisser des plumes » diplomatiquement, tandis que Kinshasa, déterminée à conclure rapidement, pourrait diversifier ses alliances sans plus attendre l’ancienne métropole.
Ainsi, les archives ne sont plus de simples témoins du passé colonial : elles deviennent l’un des théâtres où se joue l’avenir géopolitique d’un pays et, au-delà, l’équilibre des relations postcoloniales.
Entre mémoire, minerais et souveraineté, l’Histoire se rappelle aux chancelleries non comme un souvenir, mais comme une force agissante.














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