Urgent

Une défiance née d’une rupture de confiance

Redigé par Tite Gatabazi
Le 12 février 2026 à 09:50

Il est notoire que le président Félix Tshisekedi entretient, depuis plusieurs années, des relations tendues avec la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO), tension que d’aucuns rattachent aux critiques persistantes formulées par l’institution ecclésiastique à l’endroit d’une gouvernance jugée défaillante, voire éloignée des aspirations profondes du peuple congolais.

Aux yeux d’une partie de l’opinion, l’Église catholique rejointe par l’Église du Christ au Congo (ECC) n’a cessé de dénoncer les insuffisances structurelles, les dérives institutionnelles et l’abandon des priorités sociales essentielles.

Cette posture critique a progressivement installé une forme de défiance entre le pouvoir exécutif et ces deux confessions religieuses, perçues non comme de simples acteurs spirituels, mais comme des forces morales et civiques dotées d’une réelle influence nationale et internationale.

Dans ce contexte, l’hypothèse d’un dialogue politique inclusif placé sous l’égide de la CENCO et de l’ECC ne saurait être politiquement neutre. Elle soulève d’abord la question cardinale du contrôle du processus. Un dialogue piloté par des médiateurs ecclésiastiques indépendants limiterait substantiellement la capacité du pouvoir à déterminer l’agenda, à encadrer les thématiques et à orienter les conclusions selon ses propres priorités.

En abandonnant la direction opérationnelle à des instances perçues comme autonomes, la présidence consentirait à une réduction significative de sa marge de manœuvre politique.

Par ailleurs, les positions publiques constantes des deux confessions sur le respect scrupuleux de la Constitution, l’intangibilité de l’alternance démocratique et le refus de toute forme de « glissement » électoral constituent un paramètre non négligeable. La CENCO et l’ECC se sont déjà illustrées par leur vigilance à l’égard de toute tentative susceptible de prolonger indûment un mandat présidentiel ou d’altérer l’équilibre institutionnel. Si des réformes sensibles venaient à être mises sur la table, leur rôle dirigeant pourrait se muer en garde-fou, freinant d’éventuelles ambitions du camp présidentiel.

Enfin, dans un climat de polarisation aiguë, une médiation ecclésiastique forte risquerait de consolider la position de l’opposition, qui voit dans ces Églises des garantes de neutralité, de crédibilité et d’éthique publique. Leur implication renforcerait l’image d’un dialogue structuré autour de principes moraux exigeants, susceptibles d’exercer une pression accrue sur l’exécutif.

Les calculs stratégiques et le risque d’un révélateur

Officiellement, la présidence pourrait invoquer la primauté des institutions républicaines et la nécessité d’un cadre strictement institutionnel pour justifier ses réticences. Cette argumentation, fondée sur la souveraineté des organes constitutionnels, permettrait de récuser une médiation jugée extrainstitutionnelle sans reconnaître explicitement les considérations politiques sous-jacentes.

La donne se complexifie toutefois avec l’implication régionale. Le président angolais João Lourenço, désigné médiateur, a récemment reçu les représentants de la CENCO et de l’ECC. Sa posture sera déterminante : appuiera-t-il un rôle central des Églises dans la conduite du dialogue ou privilégiera-t-il une formule plus conforme aux préférences de Kinshasa ?

L’attitude de Luanda pourrait influer décisivement sur l’architecture finale du processus et sur l’équilibre des forces entre majorité, opposition et société civile.

Mais au-delà des calculs tactiques, une interrogation plus profonde demeure : un dialogue authentiquement encadré par des acteurs réputés pour leur exigence morale pourrait-il devenir, pour le pouvoir en place, un espace d’exposition des fragilités accumulées au fil des années ?

Car lorsque la gouvernance est lestée de controverses, de décisions contestées et d’affaires non élucidées, le débat transparent devient un exercice périlleux.

Ainsi, loin d’être un simple mécanisme d’apaisement, le dialogue pourrait se transformer en cheval de Troie politique. Dans un environnement où les « casseroles » symboliques, dossiers sensibles, promesses non tenues, alliances ambiguës pèsent lourdement, l’ouverture d’un espace de discussion réellement indépendant comporte le risque d’une mise à nu.

Ce qui se présente comme un instrument de stabilisation pourrait alors devenir le révélateur d’une vulnérabilité plus profonde, où la quête de légitimité se confronte inexorablement à l’exigence de vérité.

Le président Félix Tshisekedi entretient depuis plusieurs années des relations tendues avec la CENCO, en raison des critiques de l’institution sur sa gouvernance

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