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Les mots qui tuent ou la responsabilité pénale des architectes de la haine

Redigé par Tite Gatabazi
Le 9 avril 2026 à 02:30

Le 3 décembre 2003, sous l’égide du Tribunal pénal international pour le Rwanda, siégeant à Arusha, la justice internationale rendait l’un de ses arrêts les plus solennels et les plus fondateurs en matière de responsabilité des médias dans les crimes de masse.

En condamnant Ferdinand Nahimana et Hassan Ngeze à la réclusion criminelle à perpétuité, et Jean-Bosco Barayagwiza à une peine de trente-cinq années d’emprisonnement, la juridiction onusienne érigeait en principe cardinal l’incrimination de la parole lorsqu’elle se fait vecteur de destruction.

Ces condamnations, issues d’un procès d’une rigueur méthodologique exemplaire et d’une densité probatoire incontestable, ont consacré une vérité désormais irréfragable : les médias, loin d’être de simples instruments neutres de diffusion, peuvent, sous l’emprise d’idéologies délétères, se muer en véritables catalyseurs de violence collective.

La Radio-Télévision Libre des Mille Collines (RTLM), conjuguée à une presse extrémiste résolument militante, ne se contenta point d’accompagner la tragédie ; elle en fut l’antichambre, l’architecte discursif et le ferment psychologique.

En désignant les victimes, en essentialisant les identités et en légitimant l’exclusion, ces organes contribuèrent à préparer les consciences à l’indicible, ouvrant la voie à l’exécution méthodique du génocide contre les Tutsi.

Ce précédent jurisprudentiel, d’une portée doctrinale considérable, consacre une mutation décisive : la parole publique, lorsqu’elle constitue une incitation directe et publique à la haine ou à la violence, franchit le seuil de la simple faute morale pour entrer dans le champ de la responsabilité pénale internationale.

L’économie du crime de masse ne saurait être réduite à ses seuls exécutants matériels ; elle embrasse également les idéologues, les propagandistes et les relais discursifs qui, dans la pénombre des studios et la solennité trompeuse des tribunes, façonnent les imaginaires de haine et orchestrent la déshumanisation préalable à toute entreprise exterminatrice.

De la banalisation du verbe haineux à l’irréversibilité judiciaire : la mémoire du droit face aux dérives contemporaines

A la lumière de cette jurisprudence fondatrice, certaines évolutions contemporaines appellent une vigilance d’autant plus impérieuse qu’elles semblent réactiver, sous des formes renouvelées, les ressorts discursifs qui ont jadis précipité l’humanité dans l’abîme.

Les prises de parole publiques du ministre congolais de la communication et porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, s’inscrivent, selon de nombreux observateurs, dans une rhétorique dont les inflexions identitaires et les généralisations stigmatisantes contribuent à nourrir un climat de suspicion et d’hostilité, propice à la radicalisation des antagonismes.

Sous sa tutelle, la radiotélévision nationale congolaise (RTNC) est accusée de s’être engagée dans une dérive préoccupante, où la frontière entre information et incitation directe à la haine tend à s’estomper dangereusement.

Des propos d’une gravité extrême des figures médiatiques ou militaires, y auraient trouvé une tribune insuffisamment régulée, voire tolérée, participant ainsi à la banalisation d’un discours hostile visant des populations identifiées, en particulier les Tutsi congolais.
Le journaliste Yves Abdallah appelle au meurtre en directe à la télévision nationale, tandis que le General Sylvain Ekenge en sa qualité de porte-parole des FARDC y fustigeait les femmes tutsi.

Dans ce climat délétère, des personnalités politiques telles que Justin Bitakwira, connu pour ses positions controversées et sous le coup de sanctions internationales, semblent s’inscrire dans une dynamique similaire, marquée par une surenchère verbale dont les conséquences pourraient s’avérer lourdes.

Il ne saurait toutefois être question de substituer à l’exigence de rigueur juridique l’arbitraire de la condamnation morale. Mais l’histoire récente impose une lucidité sans concession : lorsque la parole publique essentialise, stigmatise ou désigne implicitement des groupes comme des menaces, elle franchit une ligne de fracture dont les répercussions peuvent s’avérer irréversibles.

La communauté internationale, instruite par les tragédies passées, ne saurait feindre l’ignorance face à de tels signaux d’alerte.

La Cour pénale internationale, héritière des enseignements jurisprudentiels du TPIR, incarne précisément cette exigence de responsabilité universelle. Elle est investie du mandat de poursuivre les auteurs des crimes les plus graves, y compris ceux dont la contribution s’opère par le verbe, dès lors que celui-ci atteint un seuil d’intentionnalité, de publicité et de systématicité constitutif d’une incitation punissable.

Ainsi, le parcours qui mena les propagandistes rwandais des studios de diffusion aux bancs des accusés ne relève nullement de l’accident historique, mais procède d’une logique juridique désormais solidement établie. Il rappelle, avec une gravité implacable, que la parole n’est jamais innocente lorsqu’elle devient instrument de division et de haine.

Car si les armes consument les corps, ce sont les discours qui, en amont, préparent les esprits à consentir à l’inacceptable. Et lorsque la parole publique abdique sa vocation éthique pour se faire le vecteur d’une entreprise de déshumanisation, elle s’expose inéluctablement au double tribunal de l’histoire et du droit, dont les verdicts, tôt ou tard, viennent sceller la responsabilité de ceux qui auront confondu influence et incitation.

Les propos du ministre congolais Patrick Muyaya, jugés identitaires et stigmatisants, nourrissent suspicion et hostilité

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