De la relecture permanente du génocide contre les tutsi de 1994 aux analyses contemporaines des équilibres régionaux dans les Grands Lacs, un certain prisme narratif s’est progressivement imposé, parfois au détriment de la complexité historique et géopolitique.
Cette persistance d’angles récurrents, de cadrages sélectifs et d’accents univoques interroge l’éthique et la déontologie journalistiques : l’information demeure-t-elle un espace d’intelligibilité partagée ou devient-elle l’expression d’un tropisme idéologique ?
Les débats entourant la couverture de conflits internationaux ont, au fil des années, alimenté une défiance diffuse. Cette crise de confiance n’est pas née d’un incident isolé, mais d’un cumul : approximations répétées, choix lexicaux lourds de sous-entendus, hiérarchisation discutable des sources, voire connivences implicites avec certains cercles d’analyse. Le journalisme, censé éclairer, se trouve alors soupçonné d’orienter.
C’est dans ce contexte qu’il convient de situer l’art délicat de l’entretien. L’interview politique, lorsqu’elle s’exerce à son plus haut degré d’exigence, relève d’une discipline presque diplomatique. Elle suppose une tension maîtrisée entre la fermeté et l’équité, entre la vigilance critique et le respect scrupuleux de la parole donnée.
L’entretien n’est ni un duel ni un monologue : il est, en principe, un espace de médiation où le journaliste assume une fonction d’intercesseur entre le pouvoir et le public.
Or cette fonction est fragilisée lorsque la question cesse d’être un instrument d’exploration pour devenir un outil d’assignation. Lorsque Marc Perelman, sur France 24, face à Massad Boulos, privilégie la frontalité accusatoire : « Kagame a trahi », « Quelles sanctions contre lui ? » l’interrogation ne s’ouvre plus vers la complexité ; elle formule un verdict préalable. Elle ne sollicite plus l’éclaircissement : elle présuppose la culpabilité.
Certes, l’incision journalistique est nécessaire. Elle empêche la langue de bois, déjoue les stratégies d’évitement, contraint les responsables publics à préciser leur pensée. Le journalisme n’est pas la complaisance. Mais lorsque la question devient sentence, l’entretien se mue en procès. Le journaliste se fait procureur ; l’invité, sommé de se défendre, adopte la posture de l’accusé. Le public, dès lors, n’assiste plus à une élucidation raisonnée des faits, mais à une confrontation dramatisée.
La réaction prudente et nuancée de l’interlocuteur refusant l’enfermement rhétorique, recontextualisant les enjeux, esquivant les catégorisations binaires révèle une autre conception du débat : celle qui reconnaît la densité des situations géopolitiques et la superposition des temporalités historiques.
Dans la région des Grands Lacs, où la mémoire du génocide contre les Tutsi irrigue encore les rivalités régionales et les jeux d’alliances internationales s’entrecroisent, chaque parole publique s’inscrit dans une guerre des récits. Le moindre excès lexical peut devenir une étincelle.
Le journaliste, éclaireur ou acteur du conflit ? Les périls d’une dérive démocratique
Dans une démocratie authentique, le journaliste n’a pas vocation à creuser des tranchées ni à ériger des tribunaux médiatiques. Sa mission est de contextualiser, de vérifier, de relier les faits, afin de fournir au citoyen les instruments d’un jugement éclairé. Il n’est ni avocat ni procureur : il est éclaireur.
Lorsque l’entretien se transforme en mise en accusation publique, l’information change de nature. Elle cesse d’être un espace de délibération pour devenir un vecteur de polarisation. Dans des contextes géopolitiques déjà inflammables, une telle dérive peut figer les antagonismes, conforter les narratifs simplificateurs et radicaliser les positions.
A l’ère de l’instantanéité numérique, la tentation est grande de privilégier la formule choc au détriment de la nuance. L’économie de l’attention récompense l’affrontement spectaculaire plutôt que l’analyse méthodique. Pourtant, la démocratie repose sur une exigence inverse : celle du discernement, de la lenteur réflexive, du contradictoire loyal.
Lorsque le journaliste adopte une posture accusatoire récurrente, il prend le risque de devenir acteur du conflit qu’il prétend observer. Il quitte le terrain de l’information pour entrer dans celui de l’intervention. Cette confusion des rôles nourrit la défiance, alimente les soupçons de manipulation et affaiblit la crédibilité même des médias.
Il n’est dès lors pas surprenant que les réseaux sociaux aient progressivement occupé l’espace laissé vacant par cette crise de confiance. Là où l’on attendait autrefois le journal télévisé de 20 heures comme une grand-messe civique, l’audience se disperse désormais sur des plateformes numériques offrant pluralité des points de vue, réactivité et possibilité de contradiction immédiate.
Les chaînes d’information en continu elles-mêmes connaissent, dans plusieurs pays occidentaux, une érosion d’audience que d’aucuns relient à la perception d’un éloignement croissant des règles déontologiques et d’une dramatisation excessive du débat public.
Les réseaux sociaux ne sont pas exempts de dérives ; ils charrient rumeurs et approximations. Mais ils ont aussi introduit un contre-pouvoir discursif, une capacité de rectification rapide et une mise en concurrence des récits qui contraignent les médias traditionnels à davantage de vigilance.
Ainsi, la question dépasse le cas particulier d’un entretien ou d’un journaliste. Elle touche au cœur du pacte démocratique. Si l’information se laisse instrumentaliser, elle cesse d’être un bien commun. Si le journaliste renonce à l’équilibre exigeant entre incisivité et équité, il fragilise la confiance sans laquelle aucune démocratie ne prospère.
La grandeur de l’interview réside dans sa capacité à faire surgir la vérité non par l’invective, mais par l’exigence ; non par la condamnation préalable, mais par la mise en lumière. À cette hauteur seulement le journalisme retrouve sa vocation première : éclairer sans attiser, questionner sans condamner, informer sans diviser.














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