De la stratégie en gouvernance et rupture avec la violence

Redigé par Tite Gatabazi
Le 21 janvier 2026 à 01:01

L’entretien accordé par Corneille Nangaa Yobeluo à la presse internationale s’inscrit dans une volonté manifeste de requalification politique de l’Alliance Fleuve Congo / Mouvement du 23 mars (AFC/M23).

Loin d’un discours strictement militaire, il articule une argumentation fondée sur la rationalité stratégique, la responsabilité politique et la recherche déclarée d’une issue durable à la crise chronique de l’Est de la République démocratique du Congo.

Le retrait des forces de l’AFC/M23 d’Uvira, loin d’être présenté comme un aveu de faiblesse ou une capitulation tactique, est revendiqué comme un choix mûrement réfléchi.

Selon Corneille Nangaa, il s’agissait d’éviter une spirale de violences aux conséquences humaines incalculables, de prévenir une escalade incontrôlable et, surtout, de signifier une rupture avec la logique de la confrontation armée perpétuelle. Cette posture se veut en décalage avec une tradition politique congolaise où l’usage de la force a trop souvent servi de substitut à l’intelligence stratégique et à la négociation sincère.

Dans cette perspective, le coordonnateur politique dresse un bilan qu’il estime probant de l’administration exercée par l’AFC/M23 dans les zones sous son contrôle. Il évoque un rétablissement relatif de l’ordre public, la reprise graduelle des activités économiques, la sécurisation des civils et la limitation des exactions attribuées aux groupes armés incontrôlés.

Que l’on souscrive ou non à cette lecture, le propos tend à démontrer la possibilité d’une gouvernance alternative, fondée sur la discipline, la responsabilité et une relation moins prédatrice entre l’autorité et les populations locales.

Cette démonstration vise implicitement à délégitimer l’argument selon lequel l’instabilité de l’Est serait une fatalité intrinsèque, indépendante des modes de gouvernance. Elle suggère au contraire que le chaos est moins le produit d’une malédiction géographique que celui de choix politiques répétés, d’abandons sécuritaires et d’une absence persistante de volonté réformatrice au sommet de l’État.

Lumumba réinvesti : nationalisme, souveraineté et accusation de trahison

Au-delà des considérations sécuritaires, l’entretien prend une dimension idéologique marquée lorsque Corneille Nangaa convoque la figure tutélaire de Patrice Emery Lumumba. Cette référence n’est ni décorative ni nostalgique : elle vise à inscrire le discours de l’AFC/M23 dans une filiation symbolique avec l’idéal fondateur du nationalisme congolais. Lumumba y apparaît comme une boussole morale, incarnant la souveraineté, la dignité et la primauté de l’intérêt général sur les calculs partisans.

L’affirmation selon laquelle Lumumba serait aujourd’hui à Goma, si l’histoire lui avait laissé le temps, relève moins de la provocation que d’une accusation politique frontale.

Elle suggère que le centre de gravité de la lutte pour la justice et la dignité nationale s’est déplacé, loin d’une capitale perçue comme coupée des réalités du pays profond.

En revendiquant l’héritage lumumbiste, Corneille Nangaa cherche à disqualifier ceux qui, selon lui, usurpent ce nom tout en menant des politiques d’exclusion, de marginalisation régionale et de fragmentation nationale.

La critique est sévère : fermeture de banques à l’Est, traitement des populations locales comme des corps étrangers, pillage systémique des ressources naturelles, instrumentalisation du tribalisme comme technique de conservation du pouvoir. Ces pratiques, affirme-t-il, ne relèvent pas du nationalisme, mais de sa négation la plus cynique. Elles constituent une profanation de l’héritage lumumbiste et une trahison de la promesse fondatrice de l’État congolais.

En ce sens, l’entretien dépasse le cadre d’une simple prise de parole conjoncturelle. Il se veut une contribution au débat national sur la refondation de l’État, sur la nature du pouvoir et sur la définition même du patriotisme.

En replaçant la crise de l’Est dans une perspective systémique, gouvernance défaillante, prédation économique, instrumentalisation identitaire, Corneille Nangaa tente d’imposer une lecture globale du malaise congolais.

Que l’on adhère ou non à cette vision, elle oblige à une confrontation intellectuelle. Elle rappelle que la crise congolaise n’est pas seulement une question sécuritaire, mais un problème profondément politique, moral et historique, dont la résolution exige bien plus que des arrangements diplomatiques de surface : elle requiert une réappropriation sincère de l’idéal national et une rupture courageuse avec les logiques de trahison et de renoncement.

L’entretien de Corneille Nangaa Yobeluo avec la presse internationale vise clairement à requalifier politiquement l’AFC/M23

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