Or, en République démocratique du Congo, l’on assiste depuis plusieurs années à un phénomène inquiétant : la progressive banalisation d’un discours de stigmatisation ethnique qui, loin d’être marginal, semble désormais toléré, sinon encouragé, jusque dans les cercles les plus proches du pouvoir.
L’émission diffusée le 2 mars 2026, au cours de laquelle le dénommé Kalonji Kabamba wa Mulumba plus connu sous le pseudonyme de KalonjiTV s’est livré à une diatribe d’une rare violence contre les tutsies, hutues et plus largement contre les Banyarwanda, constitue à cet égard un épisode particulièrement révélateur.
Présenté comme un communicateur proche du chef de l’État congolais, l’intéressé n’a pas hésité à appeler publiquement au « nettoyage » de ces communautés, tout en les désignant comme des « immigrés » responsables des troubles persistants dans la région du Kivu, les enjoignant de « rentrer au Rwanda » dans les plus brefs délais.
De telles déclarations ne relèvent pas de la simple outrance verbale ni d’un excès isolé dans le tumulte du débat politique. Elles s’inscrivent dans une rhétorique d’exclusion d’une gravité extrême, qui consiste à délégitimer l’appartenance nationale d’un groupe humain au seul motif de son identité ethnique ou de ses origines supposées.
L’histoire récente a pourtant montré, de manière tragique, combien ce type de discours peut constituer la première étape d’un processus de déshumanisation collective.
Plus préoccupant encore est le fait que ces prises de position ne semblent susciter ni réprobation officielle ni désaveu public de la part des autorités congolaises. Bien au contraire, plusieurs observateurs relèvent que cette personnalité a été reçue à maintes reprises par des responsables politiques de premier plan, tant à Kinshasa qu’à l’étranger, notamment aux États-Unis.
Cette proximité, réelle, avec des photos exhibées ne peut qu’alimenter l’impression d’une forme de légitimation implicite, sinon d’une complaisance politique à l’égard de propos qui devraient pourtant appeler une condamnation immédiate et sans équivoque.
Dans un tel contexte, le silence devient lui-même un langage. Et ce langage est lourd de conséquences.
Lorsque ceux qui professent des appels à l’exclusion ethnique continuent d’être accueillis dans les cercles du pouvoir, lorsque leurs initiatives sont parfois présentées comme de simples campagnes d’« éveil citoyen » par des responsables gouvernementaux chargés de la communication officielle, il se crée insensiblement un climat de normalisation du discours de haine.
Ce qui hier encore aurait provoqué un scandale national tend alors à devenir une banalité médiatique, une outrance parmi d’autres dans le vacarme de la scène politique.
Or, l’histoire enseigne que les sociétés ne sombrent pas brutalement dans la violence collective : elles s’y accoutument progressivement. La répétition des propos stigmatisants, l’absence de sanction, la tolérance silencieuse des autorités contribuent à installer une atmosphère où l’exclusion devient pensable, puis dicible, puis finalement praticable.
La responsabilité première incombe pourtant aux détenteurs de la puissance publique. Conformément aux engagements internationaux relatifs aux droits humains et à la lutte contre les discriminations, il appartient aux autorités de prévenir, de condamner et, le cas échéant, de sanctionner toute incitation à la haine ou à la violence fondée sur l’origine ethnique ou l’appartenance communautaire. Cette exigence ne relève pas d’un simple impératif moral : elle constitue le fondement même de l’État de droit.
À défaut d’une réaction claire et ferme, le signal envoyé aux populations est profondément délétère. Les communautés visées peuvent légitimement éprouver le sentiment d’être abandonnées par l’État censé garantir leur sécurité et leur égalité devant la loi.
Cette perception nourrit la méfiance, encourage les réflexes de protection communautaire et alimente, par un effet de miroir, la spirale des radicalisations identitaires.
Dans une région des Grands Lacs déjà marquée par une histoire douloureuse de violences, une telle dérive discursive ne saurait être prise à la légère. Les mots, surtout lorsqu’ils sont prononcés dans l’orbite du pouvoir, ne sont jamais de simples mots. Ils préparent les imaginaires, structurent les perceptions et tracent les lignes de fracture qui, demain, peuvent devenir des lignes de front.
La banalisation de la haine n’est jamais un accident : elle est toujours le produit d’une accoutumance collective et d’une défaillance politique.
Il appartient donc aux autorités congolaises de rompre clairement avec cette dérive avant que le poison du ressentiment ethnique ne se diffuse davantage dans le corps social. Car lorsqu’un État laisse prospérer les discours qui désignent certains de ses citoyens comme des intrus ou des indésirables, il ne fragilise pas seulement les communautés visées : il compromet les fondements mêmes de la nation qu’il prétend incarner.














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