Par l’ampleur de sa jeunesse, par la vitalité de ses centres urbains, Kinshasa, Goma, Lubumbashi, Bukavu, Kisangani, elle constitue l’un des laboratoires vivants de l’avenir de la langue française. Il serait vain de nier cette réalité démographique et culturelle, tant elle confère à ce pays un poids spécifique dans l’évolution contemporaine de la Francophonie.
Cependant, la démographie, si éloquente soit-elle, ne saurait constituer à elle seule un titre de légitimité institutionnelle. L’argument du nombre, brandi comme un étendard, demeure un argument quantitatif ; or la gouvernance d’une organisation internationale exige avant tout une vision, une compétence éprouvée, une capacité d’innovation et de rassemblement.
L’Organisation internationale de la Francophonie n’est pas une simple chambre d’enregistrement statistique : elle est une instance politique, culturelle et stratégique, appelée à conjuguer diversité et excellence.
L’histoire même de cette institution en atteste. Lorsque Boutros Boutros-Ghali, Abdou Diouf ou Michaëlle Jean en assumaient la direction, la question n’était point de savoir quel État comptait le plus grand nombre de francophones, mais quelle personnalité était en mesure d’incarner l’esprit de la Francophonie dans sa pluralité géographique et culturelle.
Nul ne songeait alors à opposer une hiérarchie arithmétique des peuples à l’exigence d’équilibre et de compétence.
Si le seul critère devait être celui du nombre, la France pourrait se prévaloir d’être la matrice historique de la langue, et d’autres États invoqueraient à leur tour leur poids démographique. Une telle logique réduirait la Francophonie à une compétition de masses, là où elle se veut communauté de valeurs, de projets et d’innovations.
Dès lors, soutenir une candidature congolaise ne saurait se limiter à proclamer que « l’avenir se joue à Kinshasa ». Il convient plutôt d’interroger ce que cette candidature apporte en termes de vision stratégique : quelles politiques éducatives nouvelles ?
Quelle diplomatie culturelle rénovée ? Quelle capacité à répondre aux défis numériques, à l’essor des langues concurrentes, à l’aspiration des jeunesses africaines ?
La légitimité internationale ne procède pas d’un simple état civil démographique ; elle se construit par la cohérence d’un projet et la crédibilité d’un parcours.
Entre symbolique identitaire et diversion politique : la Francophonie face au miroir congolais
La candidature de Mme Juliana Amato Lumumba dont le patronyme convoque une mémoire nationale puissante ne peut être examinée sous le seul prisme de la filiation ni sous celui de l’appartenance à l’État le plus peuplé de francophones.
La Francophonie ne saurait être le théâtre d’une politique des symboles détachée des réalités de gouvernance. Elle appelle des femmes et des hommes capables d’articuler un projet crédible, d’insuffler une dynamique institutionnelle et de fédérer des États aux intérêts parfois divergents.
Or, il serait illusoire d’ignorer que la République démocratique du Congo demeure entravée par une gouvernance erratique, marquée par des renoncements structurels et des fragilités institutionnelles persistantes. Les pratiques d’exclusion et de stigmatisation, les tensions identitaires récurrentes et les difficultés à consolider l’État de droit constituent autant de défis internes qui interrogent la capacité du pays à projeter, sur la scène internationale, un modèle stabilisé et rassembleur.
Dans ce contexte, la mise en avant tapageuse d’une candidature à forte charge symbolique peut apparaître moins comme l’expression sereine d’une ambition diplomatique que comme une opération de diversion.
Lorsqu’un pouvoir est confronté à des critiques croissantes sur ses dérives, à des interrogations sur sa gouvernance et à une défiance interne grandissante, il n’est pas inédit qu’il cherche à déplacer le centre de gravité du débat public.
L’arène internationale devient alors un théâtre commode : on y brandit l’orgueil national, on y convoque l’émotion mémorielle, on y entretient la polémique, tandis que les questions structurelles réformes, transparence, cohésion nationale demeurent en suspens.
Une candidature viciée n’est pas nécessairement celle d’une personne ; elle est celle dont la finalité première n’est pas le service de l’institution convoitée, mais l’utilité politique interne qu’on en escompte. Si l’objectif implicite consiste à jeter un écran de fumée sur des dérives domestiques, à mobiliser l’opinion autour d’un symbole afin d’éluder les exigences de reddition des comptes, alors la Francophonie se trouve instrumentalisée, réduite à un levier de diversion.
Il ne s’agit nullement de nier la légitimité d’une ambition congolaise. Bien au contraire : la place démographique et culturelle de la RDC rend naturelle son aspiration à jouer un rôle accru au sein de la Francophonie. Mais cette ambition ne saurait s’appuyer exclusivement sur l’argument du nombre ni sur la puissance émotionnelle d’un héritage historique. Elle doit se fonder sur une offre politique claire, un savoir-faire démontré et une capacité à transcender les clivages.
La Francophonie, pour demeurer pertinente au XXIᵉ siècle, ne peut se contenter d’additionner des locuteurs ; elle doit proposer un horizon. Elle ne peut être l’otage d’un enthousiasme arithmétique, ni d’une manœuvre politicienne déguisée en ambition diplomatique. Elle doit demeurer un espace d’équilibre, de compétence et d’innovation.
Ainsi, la véritable question n’est pas de savoir si la RDC est le cœur démographique de la Francophonie ce fait est établi, mais si la candidature avancée procède d’un authentique projet international ou d’une stratégie de diversion intérieure.
Entre vision stratégique et écran de fumée, la différence est décisive : elle engage non seulement la crédibilité d’un État, mais aussi la dignité d’une communauté linguistique appelée à se penser au-delà des chiffres, des slogans et des polémiques.














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