Les Congolais se lassent. Ils se lâchent aussi. La parole se libère, souvent avec fracas. Mais derrière cette effervescence cathartique se dessine un phénomène plus profond et plus inquiétant : l’érection de l’émotion en principe directeur de la décision politique.
Depuis l’accession à l’indépendance en 1960, la trajectoire nationale semble obéir à un schéma récurrent : ivresse inaugurale, espérance incandescente, puis désillusion abrupte.
L’indépendance fut une conquête légitime, un sursaut historique arraché à la tutelle coloniale. Mais l’art de gouverner ne procède ni de l’enthousiasme ni de l’indignation ; il exige méthode, rigueur, prévoyance. Là où d’autres nations africaines, telles que l’Afrique du Sud ou la Namibie, ont su inscrire leur transition dans des négociations stratégiques et des architectures institutionnelles robustes, en RDC on a trop souvent cédé à la tentation de la revanche symbolique, substituant la ferveur au calcul, la posture au projet.
Depuis, l’appartenance tient lieu de compétence. La tribu se mue en curriculum vitae. Le slogan supplante le programme. L’invective remplace la vision. On ne choisit plus des administrateurs, mais des porte-voix ; non des stratèges, mais des performeurs d’indignation. L’homme public n’est plus évalué à l’aune de son expertise ou de sa probité, mais à celle de sa capacité à flatter des blessures collectives et à mimer la colère populaire.
Cette dérive est d’autant plus tragique qu’elle est auto-alimentée. On relativise la prédation pourvu qu’elle se drape dans nos couleurs identitaires. On tolére l’amateurisme pourvu qu’il s’exhibe avec emphase contre un ennemi désigné. Ainsi, la maison commune brûle, et on applaudit le pyromane parce qu’il est « des nôtres ».
En regardant Goma. Ville martyre, carrefour stratégique, symbole de résilience et de fragilité mêlées. Elle mérite des élites à la hauteur de ses enjeux sécuritaires et socio-économiques. Or combien de scrutins ont consacré le vacarme plutôt que la compétence ?
Combien de tribunes ont préféré le charme superficiel à la solidité programmatique ? On élit des figures sans doctrine ni colonne vertébrale politique, puis on feint l’étonnement face à l’insécurité chronique, à l’effondrement des infrastructures, à l’absence de perspectives pour une jeunesse désabusée.
Le paradoxe congolais se décline en formules cruelles :
On aspire à la paix, mais on sacralise l’improvisation.
On invoque le développement, mais on répudie l’exigence.
On proclame la stabilité, mais on récompense l’irresponsabilité.
Plus grave encore, certaines rhétoriques légitiment des logiques armées informelles au nom d’une identité fantasmée, comme si l’armement de civils pouvait tenir lieu de doctrine sécuritaire, comme si la colère collective constituait une stratégie militaire.
Or un État ne se substitue pas à lui-même par des milices émotionnelles. La sécurité n’est pas une réaction viscérale ; elle est une construction institutionnelle.
Un pays ne se bâtit pas dans le tumulte des clameurs, mais dans la patience des réformes. Il ne se développe pas par l’exaltation des appartenances, mais par la promotion des compétences. Il ne s’émancipe pas par la surenchère verbale, mais par la consolidation des institutions.
Les choix politiques ne sont jamais neutres. Ils sculptent la morphologie de l’avenir. A force de préférer le frisson immédiat à la rationalité stratégique, on a institutionnalisé l’instabilité comme horizon. On a fait de l’émotion un programme, et du programme un exutoire.
La vérité, austère mais salutaire, tient en peu de mots : tant que la République sera gouvernée par les nerfs plutôt que par l’intelligence collective, on demeurera prisonniers d’un cycle d’exaltation et d’effondrement. La maturité politique n’est pas l’extinction de l’émotion ; elle est sa domestication par la raison.
Il est temps que la lassitude se transforme en lucidité. Car un peuple qui choisit avec le cœur blessé finit toujours par administrer les conséquences de ses propres emballements.














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