Monseigneur Emmanuel Kasanda souille la soutane

Redigé par Tite Gatabazi
Le 5 mars 2026 à 03:33

La controverse suscitée par la lettre publique du 23 février attribuée à Emmanuel Kasanda, évêque de Mbuji-Mayi, excède de loin le simple désaccord pastoral.

Elle met en lumière une tension structurelle au sein de l’épiscopat congolais : celle qui oppose, d’une part, une conception diplomatique et prudente du rôle de l’Église dans la cité, et, d’autre part, une compréhension prophétique, critique et publiquement engagée de sa mission.

Les critiques formulées à l’encontre du prélat sont graves : incohérence morale, silence sélectif, tribalisme, connivence avec le pouvoir politique, atteinte à la collégialité épiscopale, instrumentalisation des Écritures.

Au-delà des invectives, ces accusations posent une question théologique fondamentale : qu’est-ce que la mission prophétique de l’Église dans un contexte de crise politique, d’inégalités structurelles et de suspicion de captation ethno-régionale du pouvoir ?

Il ne s’agit pas ici de trancher ad hominem, mais d’analyser, avec la rigueur académique requise, les contradictions alléguées et les catégories théologiques mobilisées.

Le tribalisme comme réalité structurelle : reconnaissance ou instrumentalisation ?

Il est admis, y compris par des autorités ecclésiales et civiles, que le tribalisme constitue une pathologie persistante de l’État congolais. Lors de sa visite apostolique à Kinshasa, Le Pape Francis n’a pas hésité à dénoncer les logiques d’accaparement et de fragmentation qui minent la cohésion nationale. Cette parole pontificale confère à la question une dimension magistérielle incontestable.

Dès lors, une tension apparaît : comment reconnaître le tribalisme comme une réalité structurelle tout en reprochant à la Conférence épiscopale nationale du Congo d’en pointer les manifestations concrètes ?

Si des pans entiers de l’administration, de la magistrature, des entreprises publiques ou des institutions paraétatiques apparaissent dominés par une même aire régionale, la question du bien commun se pose inévitablement. L’Église, dans sa doctrine sociale, ne saurait se satisfaire d’un silence prudent face à des déséquilibres systémiques.

L’Évangile selon Matthieu (13,13) rappelle que l’aveuglement volontaire est une tentation constante : « Ils ont des yeux et ne voient pas. » Refuser de voir ce qui relève d’un dysfonctionnement structurel serait, pour l’Église, une abdication de son discernement moral.

Mais inversement, instrumentaliser la dénonciation du tribalisme à des fins de repositionnement interne constituerait une contradiction tout aussi grave.
La difficulté réside donc dans la ligne de crête : dénoncer sans manipuler, nommer sans exploiter.

Collégialité et rivalités identitaires : la question de la CENCO

La polémique s’est cristallisée autour de la présidence de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO). L’accusation est redoutable : l’opposition au président actuel relèverait moins d’un discernement ecclésiologique que d’un rejet identitaire, fondé sur l’origine régionale du titulaire.

Si tel était le cas, l’atteinte serait double. D’une part, elle minerait la catholicité — c’est-à-dire l’universalité — de l’Église, qui transcende les appartenances ethniques. D’autre part, elle transformerait l’espace ecclésial en champ de rivalités claniques, reproduisant au sein du Corps du Christ les fractures de la société civile.

Plus grave encore serait l’allégation d’une collaboration avec le pouvoir politique pour infléchir la composition du bureau de la CENCO. Une telle hypothèse, si elle était fondée, constituerait une atteinte directe à la liberté de l’Église, principe non négociable de la tradition catholique. L’Église ne saurait devenir l’appendice spirituel d’un régime, quel qu’il soit, pas plus qu’elle ne peut accepter que des pressions politiques déterminent ses choix internes.

La collégialité épiscopale, invoquée comme principe, implique le respect des délibérations internes et du huis clos. Publier des interventions destinées au débat fraternel pour en faire un instrument de combat médiatique soulève une question éthique : la transparence justifie-t-elle la rupture du cadre collégial ?

Défendre une vision de l’Église peut-elle légitimer les moyens exposer publiquement des échanges internes ?

Théologie de l’État ou théologie prophétique ?

Le cœur du débat est théologique. Les catégories issues des Kairos Documents (2010) théologie de l’État, théologie de l’Église (ou diplomatie silencieuse), théologie prophétique offrent une grille de lecture éclairante.

La « théologie de l’État » désigne une posture qui sacralise l’autorité politique, réduisant la mission ecclésiale à la prière pour les gouvernants et à un accompagnement prudent, sans remise en cause des structures d’injustice. Elle privilégie l’ordre sur la justice, la stabilité sur la transformation.

La « théologie de l’Église », parfois qualifiée de diplomatie silencieuse, insiste sur la réconciliation, la modération, le dialogue. Si ces valeurs sont évangéliques, leur mise en œuvre peut devenir problématique lorsqu’elle évite systématiquement l’affrontement avec les causes structurelles du mal social.

La « théologie prophétique », en revanche, s’inscrit dans la tradition biblique des prophètes : dénonciation publique de l’injustice, solidarité avec les pauvres, refus de la neutralité lorsque le droit est bafoué. Elle trouve un écho puissant dans Actes 5,29 : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. »

La question décisive est donc la suivante : quelle théologie correspond le mieux au contexte congolais actuel ? Dans une société marquée par la pauvreté endémique, les conflits armés et les soupçons de captation du pouvoir, la neutralité peut-elle être autre chose qu’une complicité passive ?

Si la CENCO a opté pour une parole plus incisive, estimant que la défense du bien commun exige une critique ouverte des dérives politiques, cette option relève d’un choix ecclésiologique cohérent avec la tradition prophétique. On peut en discuter la prudence stratégique ; il est plus difficile d’en contester la légitimité théologique.

Souillure ou fidélité ?

Intituler cette réflexion « Mgr souille la soutane ? » n’est pas une condamnation, mais une interrogation. Souiller la soutane, ce serait subordonner la mission évangélique à des calculs identitaires ou à des intérêts politiques. Ce serait instrumentaliser l’Écriture pour servir un projet de pouvoir. Ce serait trahir la collégialité en la contournant au profit d’une stratégie personnelle.

Mais l’inverse est tout aussi vrai : réduire la mission prophétique à un silence diplomatique, ou tenter de délégitimer une parole épiscopale au nom d’intérêts régionaux, serait également une altération de la vocation ecclésiale.

La véritable question demeure ouverte : comment définir, dans le contexte socio-politique de la République démocratique du Congo, « notre mission prophétique ».

S’agit-il d’une prudence institutionnelle, d’une confrontation assumée, ou d’une articulation exigeante entre dialogue et dénonciation ?

L’Église ne peut se permettre ni la compromission, ni la fragmentation. Entre la tentation de la sacralisation du pouvoir et celle de l’activisme partisan, elle est appelée à une fidélité plus exigeante : celle qui, à la lumière de l’Évangile, place la dignité du peuple et la justice au-dessus de toute allégeance.

C’est à cette aune, et à elle seule, que pourra être jugée la pureté ou la souillure de la soutane.

La controverse suscitée par la lettre publique du 23 février attribuée à Emmanuel Kasanda, évêque de Mbuji-Mayi, excède de loin le simple désaccord pastoral

Publicité

AJOUTER UN COMMENTAIRE

REGLES D'UTILISATIONS DU FORUM
Publicité