Ce qui fut un étalon moral s’est progressivement transformé en instrument de communication internationale, où l’image supplante l’action et où la promesse l’emporte sur le résultat.
L’épisode récent impliquant María Corina Machado, opposante vénézuélienne distinguée par le Nobel, illustre de manière presque caricaturale cette dérive. En remettant à Donald Trump la médaille d’or du Prix Nobel de la Paix 2025, encadrée comme un trophée et accompagnée d’un message de gratitude, elle a symboliquement fait basculer cette distinction dans le registre de l’objet circulant, transmissible, négociable.
Le Nobel, censé être inaliénable et personnel, se trouve ainsi réduit à un artefact diplomatique, susceptible de changer de mains selon les affinités idéologiques et les intérêts du moment.
Cette désacralisation s’inscrit dans une longue chronologie de décisions controversées. En 1973, l’attribution du prix à Henry Kissinger, alors que la guerre du Vietnam se poursuivait dans toute sa brutalité, inaugura une fracture durable entre le discours de paix et la réalité des faits.
En 1991, Aung San Suu Kyi fut érigée en symbole universel de résistance avant que son accession au pouvoir ne coïncide avec un silence accablant face aux persécutions et aux massacres des Rohingyas.
En 1994, Yasser Arafat, Shimon Peres et Yitzhak Rabin furent couronnés pour les accords d’Oslo, présentés comme l’aube d’une paix historique, mais rapidement engloutis par la spirale de la violence.
En 2009, enfin, Barack Obama reçut le Nobel après quelques mois seulement de mandat, sur la base d’une espérance quasi messianique, avant que son action ne soit marquée par l’intensification des frappes de drones et par l’intervention militaire en Libye, plongeant durablement ce pays dans le chaos.
À cette liste s’ajoute le cas particulièrement sensible du Dr Denis Mukwege, élevé au rang de conscience morale internationale et honoré. Si son combat contre les violences sexuelles est indéniable et mérite reconnaissance, son instrumentalisation politique, son soutien au discours dd haine qui fracture les communautés et son silence coupable face à l’épuration ethnique des tutsi congolais dans la région des Grands Lacs interroge.
Le Nobel attribué au Dr Mukwege, loin de rester un hommage strictement humanitaire, a servi de levier symbolique, conférant une légitimité internationale utilisée pour appuyer, consciemment ou non, des narrations partisanes, nourrissant des discours de stigmatisation et de polarisation dans un contexte régional déjà inflammable.
Là encore, la distinction s’est trouvée happée par des dynamiques politiques qui excèdent largement le cadre de la paix qu’elle prétend célébrer.
Ainsi, décennie après décennie, le comité Nobel semble avoir renoncé à juger les effets concrets des actions récompensées, préférant distinguer l’intention proclamée, l’image flatteuse ou le récit commode. La paix réelle, vérifiable, durable, se dissout dans l’ombre d’une mise en scène morale.
Le Nobel de littérature ou l’effritement du critère de grandeur
La crise de légitimité qui affecte le Nobel de la Paix se prolonge, avec une acuité comparable, dans le domaine littéraire. Le Prix Nobel de littérature, autrefois sommet de la reconnaissance esthétique et intellectuelle, semble aujourd’hui osciller entre snobisme culturel et conformisme idéologique, au détriment de l’exigence de grandeur.
L’attribution du prix à Bob Dylan, figure majeure de la chanson mais choix hautement discutable au regard du canon littéraire, fut aggravée par son refus initial de se rendre à Stockholm, transformant la distinction en épisode mondain teinté de désinvolture.
La consécration de Peter Handke, malgré ses prises de position ouvertement favorables à la Serbie de Slobodan Milošević, provoqua un malaise profond, tant l’indifférence du comité aux implications morales de ses engagements sembla choquer une large part de l’opinion intellectuelle mondiale.
Plus récemment, le choix d’Annie Ernaux a cristallisé les critiques. Son discours de réception, jugé par beaucoup comme l’un des plus pauvres et des plus idéologisés de l’histoire du Nobel, a renforcé l’impression d’un prix davantage soucieux de signaler une posture politique que de consacrer une œuvre d’envergure universelle.
Cette distinction apparaît d’autant plus contestable que, parallèlement, des figures majeures de la littérature contemporaine demeurent obstinément ignorées : Haruki Murakami, Salman Rushdie, Thomas Pynchon, Margaret Atwood ou encore Ngũgĩ wa Thiong’o, dont l’influence, la puissance narrative et la portée mondiale ne sont plus à démontrer.
Le paradoxe est désormais patent : le Nobel, au lieu d’amplifier la grandeur de ceux qu’il distingue, semble parfois la réduire, voire la relativiser. Ce prix qui prétend honorer l’humanité et son génie créateur ne reflète plus que ses illusions, ses calculs et ses aveuglements.
À force de précipitations, de compromis idéologiques et de choix contestables, le Nobel s’est éloigné de sa fonction première. Il n’est plus un sommet vers lequel tendre, mais un mirage éclatant, révélateur d’un monde où l’excellence se négocie plus qu’elle ne se reconnaît.














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