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La parole pastorale dévoyée ou d’un ministère de paix à un instrument de fracture

Redigé par Tite Gatabazi
Le 7 mai 2026 à 10:22

Il est des dérives qui, par leur gravité intrinsèque, excèdent le simple registre de l’indignation pour relever d’une inquiétude profondément civique et morale.

Voir certains responsables religieux, investis d’une mission éminemment spirituelle, se muer en vecteurs de division, constitue l’un de ces glissements pernicieux qui sapent les fondements mêmes du vivre-ensemble. Le pasteur, dans l’imaginaire collectif comme dans la réalité sociale, n’est point un citoyen ordinaire : il est dépositaire d’une autorité morale, d’un magistère symbolique, dont l’écho résonne au sein de vastes communautés de fidèles.

A ce titre, sa parole n’est jamais neutre ; elle édifie ou elle corrompt, elle apaise où elle attise.

Or, lorsque cette parole se dégrade en invective, en stigmatisation ou en mépris à l’endroit de groupes humains, elle trahit sa vocation première. Elle cesse d’être souffle de réconciliation pour devenir ferment de discorde. Une telle posture ne saurait être absoute au nom d’une conception dévoyée de la liberté d’expression, laquelle ne saurait, en aucune circonstance, couvrir les excès qui portent atteinte à la dignité humaine et à la cohésion nationale.

En s’écartant de l’éthique évangélique de paix et d’amour du prochain, ces voix religieuses dévoyées s’érigent en agents de tension sociale, compromettant gravement l’équilibre déjà fragile d’une nation éprouvée.

Plus alarmant encore est le sentiment d’impunité qui semble entourer ces prises de parole. Comme si le statut religieux conférait une immunité tacite, autorisant les pires débordements sans conséquence.

Une telle perception est non seulement erronée, mais dangereuse. Nul, en République, ne saurait se prévaloir d’une quelconque supériorité au-dessus des lois, encore moins ceux qui prétendent incarner une autorité morale supérieure. La responsabilité, qu’elle soit spirituelle, sociale ou juridique, s’impose avec d’autant plus de rigueur à ceux dont la parole façonne les consciences.

Instrumentalisation et dérive politique : quand la foi devient relais de propagande

Cette déviation de la mission pastorale ne saurait être pleinement comprise sans être replacée dans un contexte plus large, celui d’une instrumentalisation insidieuse du religieux à des fins politiques.

L’aveu du ministre de la Communication et des Médias, porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, évoquant les « fronts » dans lesquels des ressources substantielles auraient été investies pour soutenir la rhétorique du pouvoir, éclaire d’un jour nouveau cette inquiétante évolution.

Que le champ religieux ait été explicitement mentionné parmi ces espaces d’influence constitue un indice révélateur d’une stratégie de captation des consciences.

Ainsi, certains pasteurs, détournés de leur vocation sacrée, semblent avoir investi un terrain qui leur est, par essence, étranger : celui de la propagande et de la légitimation politique. En troquant la chaire pour la tribune partisane, ils altèrent profondément la nature de leur mission, substituant à l’exigence spirituelle une logique d’alignement idéologique. Ce faisant, ils contribuent à brouiller les repères, à fragiliser la confiance des fidèles et à exacerber les fractures sociales.

Une telle confusion des rôles est d’autant plus préoccupante qu’elle mine les efforts de réconciliation et d’unité nationale dont la République démocratique du Congo a un besoin vital. La foi, en tant que force de rassemblement, ne saurait être pervertie en instrument de division ou en relais de discours partisans. Il incombe dès lors aux autorités publiques, mais également aux instances religieuses dignes de ce nom, de faire preuve de fermeté et de discernement. Le silence, en de telles circonstances, équivaut à une forme de complicité tacite.

La nation congolaise, riche de sa diversité mais vulnérable dans ses équilibres, ne peut se permettre que des voix influentes attisent des fractures déjà béantes. Elle a besoin, plus que jamais, de guides spirituels habités par le sens de leur responsabilité, soucieux d’élever les consciences plutôt que de les diviser, engagés dans la construction patiente de la paix plutôt que dans la propagation des antagonismes.

Car, en définitive, la parole religieuse, lorsqu’elle est fidèle à sa vocation, ne divise pas : elle rassemble, elle répare, elle élève.

Voir certains responsables religieux, investis d’une mission éminemment spirituelle, se muer en vecteurs de division, constitue l’un de ces glissements pernicieux qui sapent les fondements mêmes du vivre-ensemble

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