Le “Kihutu” de Patrick Muyaya

Redigé par Tite Gatabazi
Le 28 février 2026 à 12:00

L’histoire contemporaine des Grands Lacs africains atteste, avec une régularité tragique, que les conflits les plus meurtriers ne naissent pas seulement des armes, mais des mots.

Avant que ne s’embrasent les territoires, s’embrasent les consciences ; avant que ne se fracturent les frontières, se fracturent les catégories symboliques qui fondent l’appartenance.

L’attribution par Patrick Muyaya, d’une prétendue langue dénommée « Kihutu », présentée comme distincte du kinyarwanda et propre aux Hutu congolais, relève moins d’une approximation linguistique que d’une opération de construction identitaire aux conséquences politiques considérables.

Car cette langue n’existe ni dans les classifications linguistiques reconnues, ni dans l’usage vivant des populations concernées. Elle ne figure dans aucune nomenclature académique sérieuse relative aux langues bantoues de la région. Son apparition dans le discours public ne peut donc être interprétée que comme un acte performatif : nommer, ici, c’est produire une frontière symbolique.

Il convient d’en analyser la portée dans une perspective historique, linguistique et politique, afin de comprendre en quoi cette invention lexicale participe d’une entreprise plus vaste de distinction et de hiérarchisation identitaires.

La langue comme instrument de territorialisation ethnique

Les sciences sociales ont depuis longtemps démontré que la langue, loin d’être un simple outil de communication, constitue un marqueur fondamental de l’appartenance collective. Dans l’espace des Grands Lacs, les catégories Hutu et Tutsi ne correspondent pas à des langues distinctes : elles renvoient historiquement à des constructions socio-économiques et politiques évolutives, non à des entités linguistiques séparées.

Le kinyarwanda, parlé tant au Rwanda qu’à l’Est de la République démocratique du Congo appartient au continuum linguistique des langues bantoues de la région. Il ne se subdivise pas en une langue « hutu » et une langue « tutsi ». Introduire le terme « Kihutu » revient donc à ethniciser la langue, c’est-à-dire à transformer une réalité linguistique partagée en marqueur d’exclusion.

Une telle démarche n’est pas anodine. Elle vise à territorialiser l’identité : si les Hutu congolais possèdent leur « propre » langue congolaise, distincte de celle parlée « de l’autre côté de la frontière », alors ils deviennent, dans cette logique, les seuls autochtones légitimes.

Les Tutsi, en revanche, seraient renvoyés à une altérité irrémédiable, assignés à l’extériorité nationale par le simple jeu d’une requalification lexicale.

Il ne s’agit plus d’un débat linguistique, mais d’un acte politique : redessiner la nation par le biais d’une fiction sémantique.

La rhétorique de la stigmatisation : continuités discursives

L’invention du « Kihutu » ne surgit pas dans un vide discursif. Elle s’inscrit dans une séquence rhétorique marquée par des expressions lourdement connotées telles que « poison rwandais », rappelant dangereusement les métaphores biologisantes des propagandes.

Les qualificatifs tels que « cafards », « microbes » “ serpent » ou « vermines », employés par certaines figures médiatiques congolaises à l’endroit des Tutsi, s’inscrivent dans un lexique universellement identifié comme préalable aux violences de masse : déshumaniser, c’est rendre moralement tolérable l’exclusion, puis l’atteinte à la dignité, voire à la vie.

L’histoire régionale fournit un précédent tragique : en 1994, sous le régime de Juvénal Habyarimana, la propagande qui précéda le Génocide contre les Tutsi mobilisa précisément ce type de vocabulaire zoologisant et contaminant.

Il ne s’agit nullement ici d’établir des équivalences mécaniques, mais de rappeler un principe constant : la fabrication de catégories linguistiques ou biologiques distinctes constitue souvent le prélude à la consolidation de clivages politiques exclusifs.

L’État et la responsabilité symbolique

Lorsqu’une telle construction émane du porte-parole officiel d’un gouvernement, elle acquiert une force institutionnelle particulière. Le discours d’État n’est pas un discours ordinaire : il modèle la conscience collective, légitime certaines représentations et en délégitime d’autres.

Dans un pays aussi historiquement traversé par des tensions identitaires que la République démocratique du Congo, la responsabilité symbolique des dirigeants est immense. L’État devrait être le garant de l’inclusion civique et de l’égalité constitutionnelle, non l’architecte de distinctions artificielles.

Assimiler la langue des Tutsi congolais à une langue étrangère revient implicitement à suggérer que leur appartenance nationale serait conditionnelle, voire suspecte. Une telle logique mine le principe même de citoyenneté moderne, fondé non sur l’origine supposée, mais sur l’adhésion juridique et politique à la communauté nationale.

Le langage comme seuil de responsabilité

L’affaire du « Kihutu » dépasse la simple polémique. Elle révèle une tentation récurrente : celle de résoudre des crises politiques par la fabrication d’ennemis identitaires. Or l’histoire enseigne que ces stratégies, loin de stabiliser les États, les fragilisent durablement.

Une République qui joue avec les mots joue avec le feu. Car lorsque la tête s’abandonne aux fictions identitaires, c’est l’ensemble du corps politique qui vacille : les institutions perdent leur neutralité, l’administration sa cohérence, la société civile sa confiance.
Il appartient dès lors aux responsables publics de mesurer la portée de leurs paroles. La langue n’est pas une arme anodine ; elle peut être le lieu de la réconciliation comme celui de la fracture.

Inventer le « Kihutu », c’est tenter de redessiner la carte morale de la nation par un trait de plume. Mais les nations ne se fondent pas sur des mythes linguistiques : elles se construisent sur le droit, la vérité et la reconnaissance mutuelle.

L’attribution par Patrick Muyaya d’une prétendue langue appelée « Kihutu », distincte du kinyarwanda et propre aux Hutu congolais, relève moins d’une simple erreur linguistique que d’une construction identitaire aux importantes implications politiques

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