« Le poison rwandais » : La mécanique d’un langage d’État congolais inspiré du Troisième Reich

Redigé par IGIHE
Le 21 janvier 2026 à 11:38

Dans l’histoire des génocides, tout commence rarement par des armes. Tout commence par des mots. En République démocratique du Congo, une expression récente, répétée au plus haut niveau de l’État, mérite une attention particulière : « le poison rwandais ». Employée par Patrick Muyaya, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, cette métaphore n’est pas un simple excès de langage. Elle s’inscrit dans une mécanique idéologique bien documentée par les historiens des crimes de masse.

Parler de « poison » n’est jamais neutre. Dans les idéologies génocidaires, le poison renvoie à une menace invisible, intérieure, biologique. Il suggère une contamination lente, dissimulée, qui met en danger l’ensemble du corps social. Cette image a été systématiquement utilisée par l’Allemagne nazie dans les années 1930. Le Juif y était décrit non comme un adversaire politique, mais comme un agent pathogène infiltré dans la nation.

L’exemple le plus connu est Der Giftpilz (« Le champignon vénéneux »), un livre de propagande publié en 1938 par Julius Streicher, figure centrale du journal antisémite Der Stürmer. À destination des enfants, l’ouvrage expliquait que, comme un champignon toxique caché parmi les bons, le Juif devait être reconnu et éliminé pour sauver la société allemande. La conclusion était implicite mais claire : on ne débat pas avec un poison, on l’éradique.

C’est exactement cette logique qui réapparaît aujourd’hui dans le discours officiel congolais. En qualifiant l’ennemi de « poison rwandais », le pouvoir ne désigne pas seulement un État voisin ou un groupe armé. Il projette cette image sur des populations entières, notamment les Tutsi et les communautés rwandophones de l’Est de la RDC, assimilées à un danger biologique interne. Le conflit est ainsi déplacé du champ politique vers le champ médical et existentiel.

Cette dérive ne s’arrête pas à une seule métaphore. Elle s’inscrit dans un ensemble cohérent de représentations biologiques et bestiales. En juillet 2023, Justin Bitakwira, ancien ministre et proche du président Tshisekedi, déclarait publiquement que « chaque Tutsi est un criminel né ». Cette phrase est centrale dans l’analyse génocidaire : elle repose sur le déterminisme biologique. Si le crime est inné, alors aucun individu ne peut être innocent. L’identité devient une faute.

Dans les discours relayés sur les réseaux sociaux et dans certains médias, les termes de « virus », de « cafards » ou de « serpents » sont régulièrement employés. Ces mots ne décrivent pas des comportements, mais des espèces nuisibles.

Les nazis parlaient de bacilles, de parasites, de vermine. En 1994, au Rwanda, la RTLM parlait de cafards. En RDC aujourd’hui, le vocabulaire suit la même trajectoire.

À cette déshumanisation s’ajoute une théorie du complot culturel autour du concept d’« Ubwenge ». Traditionnellement, ce terme désigne l’intelligence ou la sagesse. Dans le discours militaro-politique congolais actuel, il est transformé en preuve d’une ruse diabolique, presque surnaturelle. L’ennemi est présenté comme intelligent non au sens humain, mais comme intrinsèquement trompeur. C’est la transposition directe du mythe nazi de la Jüdische Schläue, cette supposée intelligence perfide attribuée aux Juifs pour expliquer tous les échecs du régime.

Enfin, le basculement devient critique lorsque la justice adopte ce langage. Lorsque des responsables politiques évoquent des « chasses », menacent des journalistes ou assimilent toute voix dissidente à une complicité avec l’ennemi, l’État de droit cesse d’être un rempart. Dans tous les génocides, l’impunité précède la violence de masse.

L’histoire montre que les génocides ne surgissent pas soudainement. Ils sont préparés, normalisés, justifiés. Le mot « poison » est toujours suivi, tôt ou tard, de la recherche d’un antidote. Et dans la grammaire des crimes de masse, cet antidote porte un nom que l’humanité connaît trop bien.

Dans l’histoire des génocides, tout commence par les mots. En RDC, l’expression « le poison rwandais », reprise par le ministre Patrick Muyaya, dépasse l’excès de langage : elle relève d’une mécanique idéologique connue des crimes de masse

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