Les échos tragiques de l’histoire ou quand les discours précèdent les massacres

Redigé par Tite Gatabazi
Le 26 février 2026 à 11:59

Le 23 février, à Genève, dans le cadre de la session dite « Durban 25 », placée sous le thème éminemment sensible : « Comment l’impunité des discours de haine alimente les cycles de violence et l’instabilité régionale », le ministre rwandais de la Justice, Emmanuel Ugirashebuja, a formulé un avertissement dont la gravité ne saurait être sous-estimée.

Selon lui, les violences qui secouent l’Est de la République démocratique du Congo présentent des similitudes troublantes avec les dynamiques qui, au Rwanda, précédèrent le Génocide contre les Tutsi de 1994.

Une telle comparaison n’est ni anodine ni rhétorique. Elle convoque la mémoire d’un cataclysme moral et politique dont les séquelles continuent de hanter la conscience universelle. Elle rappelle que les génocides ne surgissent jamais ex nihilo : ils sont précédés d’une lente sédimentation de discours délétères, d’une banalisation progressive de la stigmatisation, d’une déshumanisation méthodique de groupes entiers désignés comme indésirables ou menaçants.

L’histoire du XXᵉ siècle a tragiquement démontré que la parole peut devenir une arme, que le verbe peut précéder et préparer le glaive. Lorsque les catégories identitaires sont rigidifiées, lorsque l’appartenance ethnique est érigée en destin politique, lorsque la rumeur se substitue au droit, le terrain est progressivement labouré pour que la violence devienne pensable, puis acceptable, puis systématique.

En soulignant les parallèles entre la montée des discours de haine visant la communauté tutsi en RDC et les mécanismes antérieurs à 1994 au Rwanda, Emmanuel Ugirashebuja n’entendait pas seulement établir une analogie historique ; il posait un acte de vigilance. Car la prévention des atrocités de masse repose précisément sur la capacité à identifier les signaux faibles avant qu’ils ne deviennent irréversibles.

À cet égard, la présence et les interventions de Alice Wairimu Nderitu, ancienne Conseillère spéciale des Nations unies pour la prévention du génocide, conféraient à la session une profondeur institutionnelle et normative particulière. De même, l’engagement de l’avocat belge Bernard Maingain, actif de longue date sur les questions liées à l’idéologie génocidaire dans l’Est congolais, soulignait que la lutte contre l’incitation à la haine ne relève pas d’une posture circonstancielle, mais d’un combat juridique et éthique de longue haleine.

L’impunité des mots : matrice des cycles de violence

Il est des violences qui éclatent dans le fracas des armes ; d’autres, plus insidieuses, prennent racine dans l’indifférence à l’égard des mots. Or, l’impunité des discours de haine constitue l’un des vecteurs les plus redoutables de l’instabilité régionale.

Elle autorise la répétition des stéréotypes, normalise l’exclusion, légitime l’hostilité. À force d’être tolérée, la parole discriminatoire finit par structurer l’imaginaire collectif.

Dans les contextes fragiles, où les mémoires sont blessées et les équilibres précaires, la circulation incontrôlée de propos stigmatisants agit comme un accélérateur de polarisation. Elle enferme les individus dans des identités assignées, réduit la complexité des trajectoires à des appartenances figées, et transforme le voisin en suspect.

Ainsi se met en place une spirale où la défiance nourrit la violence, et la violence justifie, rétrospectivement, la haine initiale.

La thématique de Durban 25 n’était donc pas purement académique. Elle engageait une réflexion fondamentale sur la responsabilité des États, des institutions régionales et de la communauté internationale.

Combattre les discours de haine ne signifie pas restreindre arbitrairement la liberté d’expression ; cela implique d’ériger des garde-fous juridiques et moraux contre l’incitation à la discrimination et à la violence. C’est rappeler que la liberté ne saurait servir de paravent à l’appel à l’élimination ou à l’humiliation d’autrui.

L’expérience rwandaise a démontré, dans sa dimension la plus tragique, que la prévention du génocide commence bien avant les massacres. Elle commence lorsque l’on refuse de laisser prospérer les prêches de l’exclusion ; lorsqu’on sanctionne les appels explicites à la haine ; lorsqu’on éduque aux valeurs d’égalité et de citoyenneté inclusive. Elle commence, en somme, lorsque la société décide que la dignité humaine n’est pas négociable.

Si les violences actuelles en RDC rappellent à certains les prémices de 1994, l’avertissement mérite d’être entendu sans passion mais avec gravité. Il ne s’agit ni d’exagération ni d’alarmisme, mais d’une exigence de mémoire. La mémoire n’est pas un fardeau : elle est un instrument de lucidité.

Combattre à tout prix les discours de haine, comme l’ont unanimement plaidé les intervenants de Genève, revient à préserver la possibilité même d’une coexistence pacifique. Car les mots précèdent les actes, et l’histoire enseigne que là où la haine se déploie sans entrave, la violence finit toujours par trouver son chemin.

Le ministre Ugirashebuja, a averti que les violences dans l’Est de la RDC rappellent les dynamiques qui ont précédé le génocide contre les Tutsi de 1994

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