Le matin du 7 avril avait commencé comme un autre, calme, familier… jusqu’à ce que tout bascule. Puis l’enfer est arrivé. L’enfer s’est abattu sur nous ; sur nos beaux villages, nos collines verdoyantes, nos familles paisibles. Il a brisé des vies, effacé des rêves et transformé à jamais notre avenir.
Comme j’aurais voulu ne jamais avoir été là.
Comme j’aurais voulu ne jamais voir ce que j’ai vu, ne jamais entendre ce que j’ai entendu, ne jamais ressentir ce que j’ai ressenti.
En seulement 100 jours, tout a été emporté : la famille, les parents, les frères et sœurs, l’innocence, les rêves, la jeunesse.
Depuis lors, il y a 32 ans, ma vie n’a plus jamais été la même. Je porte en moi la mémoire de ceux que nous avons perdus, de la souffrance et des tortures endurées, mais aussi de la résilience, de l’amour et de l’espoir qui caractérisent ceux dont nous continuons à honorer la mémoire.
La commémoration est à la fois personnelle et collective. Elle nous a permis de tenir, de nous relever, de nous sentir reconnus et considérés. Se rassembler pendant cette période renforce les survivants ; cela nous rappelle que nous ne sommes pas seuls face à des souvenirs qui peuvent encore nous submerger et parfois nous plonger dans une profonde tristesse.
Chaque personne, chaque famille, chaque communauté vit le deuil différemment. Pourtant, dans notre culture, la douleur se porte ensemble ; main dans la main, pour ressentir la chaleur et l’amour.
Commémorer et écrire depuis la diaspora porte un poids particulier. Distance, mémoire et identité s’entremêlent.
Là où je vis aujourd’hui, avril arrive en silence. Il n’y a pas de sirènes, pas de discours officiels, pas de drapeaux en berne, pas de jour férié. Et pourtant, en moi, cette période est indéniable. Je porte avril comme une tempête silencieuse, ressentie profondément avant même d’être visible.
Je vis avec cette tension d’être physiquement loin du Rwanda, mais émotionnellement enraciné en lui. Autour de moi, la vie continue dans des villes modernes et dynamiques, mais en moi, la peur revient avec force ; la vulnérabilité, l’envie de crier à l’aide ou simplement d’être compris. Et pourtant, qui le remarque vraiment ? Qui s’en soucie réellement ?
Cela fait maintenant deux ans. L’an dernier, j’avais un travail à rendre le 7 avril. Je l’ai remis en avance, le 6 avril, surprenant mon professeur. Je n’ai pas pu accompagner ma fille à l’école. J’ai demandé à tous mes enfants, où qu’ils soient, de rester à la maison et de manquer les cours. Je suis tenté de demander à mes amis d’en faire autant, pour rendre hommage aux nôtres qui ont été tués.
Ce que j’ai du mal à comprendre, c’est comment cette journée peut passer comme une autre pour ceux qui m’entourent. J’aimerais leur demander de faire une pause, d’arrêter leurs routines et de se souvenir que plus d’un million de vies innocentes ont été perdues lors du génocide contre les Tutsi au Rwanda, non pas il y a des siècles, mais de notre vivant.
Au Rwanda, le souvenir est collectif. Il a un rythme, une structure, un sens partagé. Dans la diaspora, il devient fragmenté. Nous nous rassemblons en petits groupes, dans des espaces communautaires - ou parfois pas du tout. Nous allumons des bougies qui semblent trop petites face à l’ampleur de ce qu’elles représentent.
La commémoration ne s’arrête pas aux frontières du Rwanda. Elle voyage avec nous ; dans nos mots, dans nos silences, dans la manière dont avril redessine nos journées où que nous soyons. Se souvenir de loin, c’est toujours se souvenir. Et parfois, cela signifie se souvenir deux fois : une fois pour ce qui a été perdu, et une autre pour la distance qui nous sépare du deuil collectif.
Pour moi, que ce soit au Rwanda ou ailleurs, le 7 avril reste un jour de silence, un jour de mémoire lourde, un jour de souvenir.
En ce 7 avril 2026, au matin, assis sur le balcon d’un hôtel à Singapour, la pluie tombe, comme elle tombait le 7 avril 1994, lorsque les massacres ont commencé. Et tous les souvenirs reviennent, vifs dans mon esprit ; et je me souviens :
Je me souviens des victimes, de leurs noms, de leurs valeurs, de leurs habitudes, mais aussi de leurs souffrances, de leur faim, de leur soif, de leurs derniers regards, de leurs derniers mots.
Je me souviens de la peur, de la pluie incessante, des cachettes dans les buissons, du silence étouffant.
Je me souviens des chasseurs, de leurs sifflets, de leurs chiens, de leurs voix appelant d’autres à venir tuer, jubilant et célébrant après avoir trouvé un homme, une femme, un enfant ou même une personne âgée simplement parce qu’il ou elle était Tutsi.
Mais je me souviens aussi de ce moment où les Inkotanyi, les soldats du Front Patriotique Rwandais, ont trouvé quelques Tutsi encore en vie, cachés.
Dans les buissons, dans les champs de sorgho, dans les trous où nous tentions tous de survivre.
Ils ont arrêté le génocide. Ils nous ont apporté l’espoir et la vie.
Dans une voix simple : « N’ayez pas peur. Vous êtes libres maintenant. Respirez. Vous allez vivre. »
Ce moment reste l’un des souvenirs les plus puissants qu’un survivant puisse porter.
Alors que nous entamons #Kwibuka32, je souhaite force et courage à mon cher pays, le Rwanda.
Cela ne doit plus jamais se reproduire.














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