Le président Ndayishimiye et les acteurs banyamulenge

Redigé par Tom Ndahiro
Le 19 mars 2026 à 11:27

Il y a des moments dans le théâtre politique de la région des Grands Lacs africains où la satire paraît superflue, lorsque la réalité, dans ses inversions déchirantes, accomplit le travail de la parodie bien mieux que n’importe quel écrivain. Le récent pèlerinage d’un groupe d’hommes Banyamulenge à la présidence d’Évariste Ndayishimiye en est un : une tragicomédie jouée avec la solennité de la gratitude et des sous-entendus de reddition.

Imaginez la scène. Des hommes d’une communauté qui, depuis des années, enterre ses morts sous l’ombre de massacres systématiques, de déplacements et d’effacements, arrivent non pour réclamer justice, mais pour dire « merci ». Merci à un homme dont l’armée a été à plusieurs reprises accusée d’agir en étroite collaboration avec les FARDC et les FDLR, ces derniers étant un héritier direct, idéologique et opérationnel, de ceux qui ont exécuté le génocide contre les Tutsi au Rwanda.

Si l’ironie avait une capitale, ce serait cette rencontre à Gitega.

L’un des délégués présents, le visage impassible et le micro en main, est allé encore plus loin. Il a déclaré à la presse que le génocide contre les Banyamulenge « n’est pas réel ». Qu’il s’agissait d’une mise en scène créée par le Rwanda. Pas exagéré. Pas déformé. Pas politisé. Simplement, inexistant. Cela, face à des années de documentation, de témoignages, d’images satellites, de rapports d’ONG et des preuves brutes et incontestables de survivants dont la vie s’est réduite à un catalogue de pertes.

Le déni, dans ce contexte, n’est pas ignorance. C’est une performance.

Et quelle performance ! Car derrière cette déclaration ne se cache pas seulement l’affirmation déconcertante d’un homme, mais tout un écosystème de complicité. La chorégraphie est connue : des groupes armés « nettoient » des territoires, les civils fuient ou périssent, les communautés de la diaspora lancent des appels désespérés, et puis, comme un rideau pervers, quelqu’un surgit pour déclarer que rien ne s’est passé.

Si cela vous semble étrangement familier, c’est normal. L’histoire, surtout dans cette région, a un cruel sens de la répétition. On ne peut s’empêcher de penser à Antoine Théophile Nyetera, un Tutsi rwandais qui a consacré le crépuscule de sa vie à défendre ceux qui ont orchestré et exécuté le génocide. Nyetera n’était pas un simple apologiste passif ; il était un acteur actif de la machine du déni. Il est apparu comme témoin de la défense dans pas moins de huit affaires devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), apportant une couverture intellectuelle à des hommes dont les crimes étaient écrits dans le sang.

Comme si cela ne suffisait pas, Nyetera a également pris la parole à Paris pour défendre Pierre Péan, un homme qui affirmait, sans honte, que les Tutsi sont des menteurs « par nature et par éducation ». Il faut une forme particulière d’acrobatie morale ou d’aveuglement pour se tenir à côté d’une telle affirmation et hocher la tête en signe d’accord. Ni opportunisme. Ni confusion. Quelque chose de plus profond, de plus sombre et de plus troublant.

La performance de la délégation Banyamulenge au Burundi appartient à cette même lignée troublante.

Car comment appelle-t-on le fait que des victimes, ou ceux qui prétendent parler en leur nom, absoudent publiquement ceux qui sont impliqués dans leurs souffrances  ? Quel langage peut rendre compte du spectacle de gratitude adressé à un système qui, selon de nombreux témoignages crédibles, participe à leur persécution et à leurs massacres  ?

Le terme «  syndrome de Stockholm  » paraît presque trop doux.

Du moins dans sa définition classique, le syndrome de Stockholm implique captivité, coercition et mécanismes psychologiques de survie. Ici, la captivité semble auto-imposée, la coercition intériorisée, et la stratégie de survie élevée au rang de théâtre politique. C’est comme si la logique avait été inversée  : nier suffisamment fort sa souffrance, et peut-être cessera-t-elle d’exister, ou du moins cessera-t-elle d’avoir de l’importance.

Pendant ce temps, les applaudissements venus des instances officielles furent rapides et sans équivoque. Des photos ont circulé montrant le président Évariste Ndayishimiye recevant ses invités, tout sourire et pleine de prestance, comme s’il présidait à une réconciliation plutôt qu’à un exercice de distorsion de la réalité. Sur les réseaux sociaux, le ministre burundais des Affaires étrangères, Édouard Bizimana, a rejoint la célébration, amplifiant le récit avec l’enthousiasme d’un homme qui comprend parfaitement ce qui est en train d’être accompli.

Soyons clairs : il ne s’agissait pas du bien-être des Banyamulenge. Il s’agissait du contrôle du récit.

Si vous parvenez à produire des voix banyamulenge niant leur propre persécution, vous obtenez quelque chose de bien plus précieux qu’une victoire militaire. Vous fabriquez le consentement. Vous semez le doute. Vous brouillez les eaux au point que toute responsabilité se noie avant même d’avoir appris à nager.

« Regardez », dira le récit, « même eux disent que rien ne se passe. »

Et, tout à coup, les massacres deviennent des rumeurs. Les déplacements deviennent des migrations. La violence systématique devient une malencontreuse coïncidence.

L’impunité, dans un tel environnement, n’est pas seulement possible - elle est garantie.

Les avertissements répétés de la diaspora, la documentation minutieuse des organisations de défense des droits humains, les témoignages des survivants - tout cela devient un bruit de fond, facilement écarté face à ce spectacle soigneusement orchestré de déni. C’est une stratégie aussi ancienne que la propagande elle-même : si la réalité est gênante, remplacez-la par une fiction plus utile.

Ce qui rend cet épisode particulièrement glaçant, ce n’est pas seulement le déni, mais la structure de récompense qui l’accompagne. Ceux qui disent des vérités inconfortables sont marginalisés, menacés ou ignorés. Ceux qui reprennent le récit souhaité sont accueillis dans les palais présidentiels, photographiés et célébrés.

C’est un système d’incitation pervers, qui enseigne une leçon dévastatrice : votre sécurité peut dépendre non pas de la résistance à la violence, mais de son négation.

Et nous revenons ainsi à la scène d’ouverture : le pèlerinage, la gratitude, le déni. Une tragicomédie, certes, mais une tragicomédie aux conséquences bien réelles. Car pendant que les mots sont tordus dans les couloirs du pouvoir, des vies continuent de se perdre dans les collines de l’est du Congo.

L’ironie finale, amère, est la suivante : plus le déni est élaboré, plus il révèle la vérité qu’il cherche à cacher. Il n’est pas nécessaire de mettre en scène de telles performances pour des événements qui n’ont jamais eu lieu. Il n’est pas nécessaire de recruter des victimes pour nier leurs propres souffrances, sauf si ces souffrances sont à la fois réelles et gênantes.

Au bout du compte, le message envoyé par ce spectacle est aussi clair que glaçant : les Banyamulenge peuvent être massacrés, et avec le bon scénario et les bons acteurs, même leurs propres voix peuvent être amenées à applaudir.

Dans le théâtre politique des Grands Lacs, la satire devient inutile quand la réalité se charge elle-même de la parodie : le pèlerinage des Banyamulenge à la présidence d’Évariste Ndayishimiye en est un exemple, tragicomique et solennel à la fois

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