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L’Ubuntu et la démocratie participative au Rwanda

Redigé par André Twahirwa
Le 12 novembre 2015 à 03:01

La démocratie participative est une des formes de démocratie, de « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». C’est l’ensemble des dispositifs et des procédures qui permettent d’augmenter l’implication des citoyens -tous et toutes- dans la vie politique et d’accroître leur rôle dans les prises de décision. Ce système favorise donc une pleine participation de tous les citoyens au processus démocratique. Elle est éminemment inclusive.
Après le génocide de 1994, le Rwanda a choisi ce modèle (...)

La démocratie participative est une des formes de démocratie, de « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». C’est l’ensemble des dispositifs et des procédures qui permettent d’augmenter l’implication des citoyens -tous et toutes- dans la vie politique et d’accroître leur rôle dans les prises de décision. Ce système favorise donc une pleine participation de tous les citoyens au processus démocratique. Elle est éminemment inclusive.

Après le génocide de 1994, le Rwanda a choisi ce modèle : il lui fallait tourner radicalement la page de la colonisation et renouer avec ses (propres) racines, avec l’Ubuntu.

Rwanda, le pays de l’Ubuntu
La définition de l’humanisme rwandais est, en quelque sorte, une tautologie : est umuntu (« être humain »), celui qui possède l’Ubuntu (« l’humanité » ; « le propre de l’homme ») ; d’où des expressions comme gushira mwo ubuntu (« être vidée de sa substance ») ou le locatif ibuntu vs ibuzimu dans l’expression kuva ibuzimu ukajya ibuntu (litt. « revenir du monde des morts au monde des vivants ») employée uniquement au figuré au sens de « se refaire une santé ; être tiré d’affaire »)

Le terme ubuntu a ses variantes dans toutes les langues bantu (ou bantoues), un ensemble des langues d’Afrique centrale, orientale et australe. Il est à relier à umuntu « être humain » qui donne abantu, au pluriel (d’où, la terminologie de « langues bantu »), et ubuntu, dans la catégorie ou classe des abstraits. Umuntu est à opposer à ikintu (« la chose ») toujours avec le même radical-ntu.

Et dans ce sens « philosophique », le contraire de ubuntu, c’est ubunyamaswa (« le propre de l’animal sauvage, de la Bête »).
Dans la langue courante, on peut traduire Ubuntu par « don gratuit » comme dans le locatif ku buntu (« gratuitement ») ou « générosité » comme dans l’expression kugira ubuntu (« être généreux ») et surtout par « altruisme », l’altruisme considéré comme condition et source du bonheur individuel, bonheur qui dépend immanquablement du bonheur de l’autre : pas d’amour de soi sans amour de l’autre. Elle est inclusive : TU es donc JE suis. A comparer au « JE pense donc JE suis » cartésien. Mais elle n’est pas placée avant l’Ubwenge (« la raison ») : elle l’éclaire. On ne comprend bien qu’avec le cœur !

Le contraire, ubusambo, c’est LE vice : c’est à la fois le défaut de celui qui vole mais aussi l’inaptitude à la générosité ! Comme si ne pas donner à l’autre c’est lui voler ce à quoi il avait droit (gratuitement). Et se faire traiter de igisambo (« voleur » ; « sans cœur ; sans altruisme »), c’est l’injure suprême.
L’Ubuntu occupe le centre d’un triptyque entre ses deux « petites- sœurs », l’ubugabo et l’ubupfura.

Le terme ubugabo est le correspondant abstrait de umugabo « être humain mâle ». (Comme dans le tandem latin vir/virtus). L’ubugabo se traduira par « courage », le courage qui pousse à accepter d’assumer ses responsabilités envers l’autre et envers le groupe en acceptant de sauver quiconque est en difficulté même au péril de sa propre vie notamment sur le champ de bataille.

En effet, le courageux, c’est celui qui s’est retourné pour sauver un autre (« umugabo ni uwagarukiye undi ») et un homme ne se suffit pas (« Nta mugabo wigira ») selon un proverbe rwandais. L’ijabo est un synonyme « recherché » de l’ubugabo comme dans la phrase Umuntu w’jabo ntatinya amaso kandi akunda kuvugisha ukuli (« Une personne courageuse, d’ubugabo n’a pas peur du qu’en-dira-t-on et il parle habituellement en toute franchise) ; d’où, la phrase Ijabo riduhe ijambo (« Que la fierté/l’ubugabo te donne droit à la parole ») devenue culte dans le Pays de Gihanga.

Le contraire de l’ubugabo, c’est l’ububwa, littéralement « le propre du chien ». Traiter quelqu’un d’imbwa (« chien ») équivaut à une provocation au duel.

Le terme ubupfura, quant à lui, est le correspondant abstrait de impfura « l’aîné » et donc celui qui doit donner l’exemple ; d’où, « le noble ». Il désigne surtout la noblesse de cœur (Ubupfura buba mu nda « La noblesse est à l’intérieur ») ou la recherche de l’excellence en toute chose surtout et avant tout en société. Le contraire de l’ubupfura, c’est l’ubutindi « la pauvreté de cœur », qui est l’autre des injures honnies des rwandais. L’ubutindi, qu’il faut bien distinguer de l’ubukene « pauvreté matérielle. », qui, elle, n’est pas une tare.

L’agaciro « la valeur » (du verbe gucira « donner un prix ; estimer la valeur de ») peut être considérée comme étant à la croisée des trois ; d’où, une phrase culte au Rwanda : Agaciro ni wowe ukiha (« la valeur, c’est toi qui te la donnes »). Par ton ubuntu, ton ubugabo et ton ubupfura.

Au Rwanda, l’Ubuntu est donc LA vertu cardinale. Et dans la mesure où l’on peut dire que la France est le pays de la Liberté, on dira que le Rwanda est le pays de l’Ubuntu. C’est le pays de la solidarité, des solidarités « horizontales » : des solidarités de proximité (en famille, entre voisins) aux solidarités entre les frères humains. Dans le Panthéon des valeurs « bantu », elle ne passe pas avant la liberté, elle l’éclaire et la conditionne : « être libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes, c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres » (Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté).

Le quotidien du rwandais est social, à commencer par les salutations avec ses très nombreuses variantes en fonction du moment de la journée mais aussi du degré de familiarité. On se donne le bonjour comme l’on se prête les outils de travail, le sel, l’eau, la nourriture…Les gros travaux se font collectivement : on va plus vite et on travaille dans la joie. La participation au mariage est ouverte à toutes les relations plus ou moins proches, qui se cotisent évidemment. Les enterrements sont une affaire de la cité : après le faire-part de décès par le bouche-à-oreille mais aussi et de plus en plus par la voie des ondes, les funérailles sont un évènement éminemment social qui rassemble jusqu’aux personnes de passage. Et que dire du deuil, qui est porté par tous humainement (par un accompagnement de tous les jours et tout le jour) et matériellement (par une participation aux frais de chacun selon ses moyens).

A travers l’Ubuntu, le modèle participatif est donc dans l’ADN du peuple rwandais. Et d’autres peuples « bantu » : l’ubuntu a été remis au goût du jour avec la fin de l’apartheid en Afrique du Sud dans le cadre de la Commission vérité et réconciliation menée par Mgr Desmond Tutu et la Constitution de 1993 énonce le « besoin d’ubuntu et non de victimisation. » :

« Quelqu’un d’ubuntu est ouvert et disponible pour les autres, dévoué aux autres, ne se sent pas menacé parce que les autres sont capables et bons car il ou elle possède sa propre estime de soi — qui vient de la connaissance qu’il ou elle a d’appartenir à quelque chose de plus grand — et qu’il ou elle est diminué quand les autres sont diminués ou humiliés, quand les autres sont torturés ou opprimés. »

Au Rwanda, après le traumatisme collectif causé par le génocide des tutsis en 1994, génocide lié à la colonisation et à une décolonisation vidée de sa substance et dévoyée par l’Occident, c’est tout naturellement que la vertu cardinale de l’Ubuntu va être remise au centre et au cœur de la résilience d’une nation et de sa Renaissance. Et, avec ses deux « sœurs », l’ubugabo et l’ubupfura, elle sous-tend les 10 solutions « localement conçues » (Home Grown solutions ou HGS).

Dans l’ordre chronologique de leur réintroduction - modernisation officielle à différents niveaux de décentralisation du pays : Ingando (« camp social », 1997) ; Umuganda(« travail communautaire », 1998) ; Imihigo (« contrats de performance »,.2000) ; Ubudehe (« travail collectif et débat entre voisins pour la réduction de la pauvreté », 2001-2012) ; Gacaca (« tribunal sur l’herbe », 18 juin 2002-18 juin 2012) ;Umushyikirano(« dialogue national », 2003) ; Umwiherero (« retraite gouvernementale élargie » 10-17 janvier 2004) ; Abunzi (« réconciliateurs », « médiateurs », 2004) ; Girinka (« que tu aies une/des vache-s ! », une vache par famille pauvre, 2006) ; Itorero (« lieu de sélection » ou école civique traditionnelle, 2007.

La (re)mise en place progressive de ces valeurs et de ces HGS est un des principaux facteurs du « miracle rwandais » car elles structurent en profondeur toute la vie politique du Rwanda nouveau.

Il va de soi que le modèle dominant contamine, en quelque sorte, tout le reste de la vie publique et politique : les partis politiques et « l’opposition », les « corps intermédiaires » ne peuvent pas occuper la même place et jouer le même rôle que dans la démocratie (à dominante) représentative à l’occidentale, où tout fonctionne par représentativité jusqu‘aux associations et aux partenaires sociaux, notamment les syndicats (« représentatifs ») !

Départage et opposition ou partage et inclusion
Michel Serres place au cœur de son roman Le Tiers-Instruit (1991), le récit d’une partie de football (américain) entre « insulaires » du Pacifique. Les « naturels » jouent jusque tard dans la nuit, jusqu’à ce qu’il y ait « égalité » (huit à huit) : « il ne faut ni vainqueur ni vaincu. », disent-ils aux marins américains de retour la Seconde Guerre mondiale et qui leur avaient appris le jeu.

Pour nos GIs, il faut « départager » les deux équipes (« Une partie s’achève quand une équipe gagne et que l’autre perd, et seulement dans ce cas-là ! ». Il faut un vainqueur et un vaincu. La morale (implicite) du récit est claire : « Nous ne comprenons pas cela qui n’est ni juste ni humain, puisque l’une l’emporte sur l’autre. Alors nous jouons le temps du jeu que vous nous avez appris. Si à la fin le résultat se trouve nul, la partie s’achève sur le vrai partage » disent-ils aux marins interloqués et qui finissent par se demander, en quittant l’île, s’ils ont vraiment gagné la guerre à Hiroshima.

Ce récit en dit long sur l’opposition entre deux types d’attitude (dominante) dans les relations individuelles ou collectives : l’esprit de « partage » qui caractérise l’exercice du pouvoir dans un pays de l’Ubuntu et de la démocratie participative, l’esprit de « départage », qui se caractérise par l’antagonisme et l’affrontement dans la vie politique en Occident.

Et cette « opposition » se retrouve naturellement dans les langues. Ainsi les locatifs pluriels iwacu, iwanyu, iwabo du kinyarwanda signifient respectivement « chez nous/chez moi », « chez vous/chez toi », « chez eux ou elles/chez lui ou elle » : Il s’agit d’un chez soi partagé, le singulier étant réservé au chef de famille iwanjye « chez moi », iwawe « chez toi », iwe « chez lui » et, au pays d’un parlement à 64% féminin, de plus en plus, « chez elle ».

Michel Debré, le père de la Constitution française de 1958, caractérise le système « libéral » (à dominante représentative) ainsi :

« Le problème de l’individu est de vivre d’abord sa vie quotidienne. Ses soucis personnels et ceux de sa famille l’absorbent ; le nombre des citoyens qui suivent les affaires publiques avec le désir d’y prendre part est limité. Il est heureux qu’il en soit ainsi. La cité, la nation, où chaque jour, un grand nombre de citoyens discuterait de politique serait proche de sa ruine. Le simple citoyen, qui est un vrai démocrate, se fait, en silence, un jugement sur le gouvernement de son pays et, lorsqu’il est consulté, à dates régulières, pour l’élection d’un député par exemple, exprime son accord ou son désaccord. Après quoi, comme il est normal et sain, il retourne à ses préoccupations personnelles qui ont leur grandeur, ne serait-ce que par ce qu’elles ont de nécessaire, non seulement pour chaque individu, mais pour la société. » (www.la-democratie.fr)

Il va de soi que, dans ce type de configuration, le multipartisme d’opposition ainsi que les contre-pouvoirs sont, plus que nécessaires, indispensables pour un fonctionnement démocratique d’un pays qui serait, sans eux, exposé à l’arbitraire de ses dirigeants.


Les partis politiques d’opposition, tout en s’opposant, se préparent à l’alternance, la « société civile » est le lieu de participation citoyenne à la vie publique, les médias jouent leur rôle de contre-pouvoir voire de « quatrième pouvoir ». Et toujours dans une sorte d’antagonisme systématique et souvent d’éparpillement : bipartisme (Conservateurs et Démocrates) aux Etats- unis ou bipolarisme (gauche/droite) comme en France avec une dizaine de partis politiques qui ne parviennent guère à se mettre d’accord même sur l’essentiel. Et il en est de même dans la vie syndicale, associative ou dans le paysage médiatique.

Dans une démocratie participative, comme au Rwanda, le pouvoir est « partagé » et non « départagé » : le gouvernement, les partis politiques, les agences onusiennes, les organisations internationales et locales, les ONG, le secteur privé, les communautés locales, travaillent tous de façon solidaire et cohérente pour faire face aux défis. Mais dans une démocratie (à dominante) participative et donc dans un espace ouvert à tous et à toutes, y compris à la Diaspora (« la sixième province »), il faut garantir et organiser le partage : c’est donc (d’abord) un problème de « bonne gouvernance ».

Et dans ce pays très décentralisé, le rôle de « garde-fous » est assuré par des structures institutionnalisées, au premier rang desquelles se trouvent deux organismes : l’Office de l’Ombudsman (dont le rôle est de combattre la corruption par l’éducation, la prévention et l’application de la loi) et le Rwanda Governance Board (RGB), chargé de la mise en application des politiques publiques (décentralisation, certaines HGS…).

Et les succès sont au rendez-vous : le Rwanda occupe la 4ème place en Afrique et la 49ème dans le monde parmi les pays moins corrompus. En termes de bonne gouvernance, selon l’édition 2014-2015 du Rapport mondial sur la compétitivité, le gouvernement rwandais se classe au 7ème rang en ce qui concerne l’efficacité dans la gestion publique. Il se retrouve ainsi devant des nations comme la Suisse (9ème) ou le Luxembourg (10ème). Mais les succès ne s’arrêtent pas là. En effet, 21 ans après le génocide de1994, le Rwanda est un des très rares pays à avoir atteint voire dépassé tous les 8 Objectifs du Millénaire(ODM).

Sous la houlette d’un leader visionnaire et charismatique, Paul Kagame, qui rêve « d’un Rwanda réellement stable, sur tous les plans. Un Rwanda prospère, dont le niveau a rattrapé celui des pays qui le tiennent pour acquis. Un Rwanda qui n’a plus besoin d’être le bénéficiaire de la générosité d’autrui. Je souhaite que le Rwanda soit en mesure de donner plutôt que recevoir, qu’il puisse aider d’autres à devenir autonomes et à être les acteurs de leur prospérité. Tel est mon rêve. Un Rwanda prospère et stable ; des Rwandais heureux et fiers d’être Rwandais." (L’Homme de fer, Conversations avec Paul Kagame, idm, 2015, p.117)...Un rêve que le peuple rwandais s’emploie à réaliser au-delà de toute espérance ! Et de la « Vision 2020 ».

L’auteur de ce texte est un Enseignant certifié (Lettres modernes), Docteur en Sciences du langage


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