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Tshisekedi et la profanation du droit

Redigé par Tite Gatabazi
Le 8 avril 2026 à 04:26

La proclamation de la cité de Nkamba comme « Nouvelle Jérusalem », adoubée par la parole présidentielle de Félix Tshisekedi, ne saurait être réduite à une simple maladresse sémantique ou à un geste d’égard envers une communauté confessionnelle influente.

Elle constitue, en réalité, un acte d’une portée symbolique et juridique considérable, dont les implications interrogent avec acuité les fondements mêmes de l’État de droit en République démocratique du Congo.

Car enfin, que signifie, dans un État constitutionnellement laïc, l’élévation d’un espace géographique au rang de « ville sainte » par une autorité politique ?

Une telle initiative brouille dangereusement la frontière, pourtant essentielle, entre le temporel et le spirituel. Elle consacre une confusion des ordres que la tradition républicaine, héritière des Lumières et du constitutionnalisme moderne, s’est précisément employée à dissiper.

L’article premier de la Constitution congolaise ne laisse place à aucune ambiguïté : la République est un État laïc. Cette laïcité n’est ni un artifice juridique ni une concession décorative ; elle constitue le socle d’une neutralité garante de la coexistence pacifique des croyances dans leur diversité.

En s’érigeant en arbitre implicite du sacré, le chef de l’État outrepasse ses prérogatives et s’aventure sur un terrain qui ne relève ni de sa compétence ni de sa légitimité.

Plus encore, la référence à la loi n°08/016 du 07 octobre 2008 relative aux entités territoriales décentralisées souligne le caractère problématique d’une telle proclamation. Le statut d’une cité ne saurait être modifié, a fortiori sacralisé, au gré d’une déclaration politique, fût-elle présidentielle.

La normativité juridique ne se plie pas aux élans mystiques du pouvoir ; elle s’inscrit dans un cadre rigoureux, procédural et impersonnel.

Ce faisant, le geste présidentiel apparaît comme une entorse manifeste à l’esprit de la Constitution, sinon à sa lettre. Il participe d’une dérive plus profonde : celle d’un pouvoir qui, en quête de légitimité ou de soutien populaire, instrumentalise le religieux au détriment de la rigueur institutionnelle.

« À César ce qui est à César » : pour une restauration impérative de la frontière entre foi et gouvernance

La maxime évangélique, « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » trouve ici une résonance singulièrement contemporaine. Elle rappelle, avec une sagesse intemporelle, la nécessité d’une séparation claire entre l’autorité politique et l’autorité spirituelle.

En l’ignorant, le pouvoir s’expose à une double tentation : celle de la sacralisation de la politique et celle, symétrique, de la politisation du sacré.

Or, l’histoire, universelle comme africaine, abonde en exemples où cette confusion des registres a engendré des dérives autoritaires, des fractures sociales, voire des violences.

Lorsque le politique s’approprie le religieux, il ne l’élève pas : il le dénature. Et lorsqu’il prétend s’en faire le vecteur, il cesse d’être l’arbitre impartial pour devenir le promoteur d’une vision particulière, au risque d’exclure ou de marginaliser les autres.

En reconnaissant implicitement à Nkamba une dimension sacrée officielle, Tshisekedi semble accorder une primauté symbolique à une confession spécifique, en l’occurrence celle liée au mouvement kimbanguiste. Une telle posture, loin de consolider l’unité nationale, pourrait nourrir des ressentiments latents et fragiliser l’équilibre confessionnel déjà délicat de la société congolaise.

Il ne s’agit nullement de contester la valeur spirituelle que les fidèles attribuent à Nkamba. La foi, par essence, échappe à la juridiction de l’État. Mais précisément : c’est parce qu’elle lui échappe qu’elle doit être protégée de toute récupération politique.

Le rôle du président n’est pas de consacrer le sacré, mais de garantir la liberté de chacun d’y adhérer ou de s’en détourner.

Ainsi, en s’aventurant sur le terrain du spirituel, Félix Tshisekedi ne se contente pas de franchir une ligne symbolique : il fragilise un principe cardinal de la République. Il revient dès lors aux institutions, à la société civile et aux consciences éclairées de rappeler, avec fermeté mais sans outrance, que la laïcité n’est pas une option, mais une exigence.
Car un État qui confond le sceptre et le goupillon ne s’élève pas : il vacille.

La proclamation de Nkamba comme « Nouvelle Jérusalem » par Félix Tshisekedi soulève des enjeux juridiques et interroge les fondements de l’État de droit en RDC

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