Juvénal Habyarimana : « Umubyeyi » et génocidaire en chef

Redigé par Tom Ndahiro
Le 14 mai 2026 à 03:46

Pendant plus de deux décennies, le président Juvénal Habyarimana a été présenté - soigneusement, avec insistance et cyniquement - comme « Umubyeyi », le père protecteur de la nation rwandaise. Il ne s’agissait pas simplement de propagande au sens ordinaire du terme ; c’était une mise en scène politique érigée en doctrine de gouvernement.

L’image d’une autorité calme, d’une modestie rurale, d’un dirigeant supposément allergique aux excès et à la violence, est devenue sa plus efficace arme. Elle a désarmé les diplomates étrangers, anesthésié les bailleurs de fonds et plongé une population effrayée dans l’obéissance.

Pourtant, cette image paternelle n’était pas l’opposé de la violence. Elle en était la condition préalable.

Niccolò Machiavel avertissait que la cruauté la plus efficace est celle qui est dissimulée, déléguée, niée et justifiée comme une nécessité. Habyarimana n’a pas gouverné malgré la violence ; il a gouverné par elle - en maîtrisant quand la déclencher, quand la suspendre et quand en rejeter la responsabilité sur d’autres. Des massacres des années 1960 au chaos orchestré en 1973, jusqu’à la radicalisation soigneusement encadrée du début des années 1990, sa main n’est pas toujours visible dans l’acte lui-même, mais dans l’architecture qui rendait l’acte inévitable.

L’idée centrale est la suivante : Habyarimana n’était pas un président faible débordé par des extrémistes, ni une figure tragique trahie par l’histoire. C’était un autoritaire calculateur qui comprenait l’utilité politique de l’extrémisme, de la peur, de l’exclusion et de l’extermination sélective. Son assassinat, le 6 avril 1994, n’a pas interrompu un projet innocent ; il a supprimé l’ingénieur en chef d’un système génocidaire déjà pleinement opérationnel.

Son règne a été défini à la fois par le sadisme et la cruauté instrumentale. Un dirigeant machiavélien ne tue pas impulsivement, mais stratégiquement. Il comprend que la violence doit apparaître comme réactive, défensive ou regrettable. Il veille à ce que le sang soit versé à distance, par des intermédiaires, afin que la responsabilité se dissolve dans la bureaucratie et la rumeur.

Le « génie » de Habyarimana - si l’on peut employer ce terme pour une monstruosité assumée - résidait précisément là : il a transformé le bigotisme ethnique en une condition permanente de la vie politique rwandaise, tout en conservant une plausible dénégation. Il n’avait pas besoin de proférer la haine. D’autres le faisaient pour lui. Il n’avait pas besoin de paraître radical. Les radicaux prospéraient sous sa protection.

Les analyses savantes des manipulations autoritaires mettent en avant trois piliers : la monopolisation des institutions coercitives, la désignation contrôlée de boucs émissaires et la mise en scène rituelle de la bienveillance. Habyarimana maîtrisait les trois.

Apprentissage dans le sang

La Première République est née dans le sang. Les pogroms de 1959–1964 contre les Tutsi ne furent pas des explosions accidentelles de colère paysanne, mais le résultat d’une ingénierie raciale coloniale instrumentalisée par les élites post-indépendance. Habyarimana entra dans l’armée à ce moment précis, absorbant à la fois l’idéologie et la pratique de la violence d’État.

Les massacres de 1963–1964, au cours desquels des dizaines de milliers de civils tutsi furent tués non pas parce qu’ils représentaient une menace militaire, mais parce que leur existence était assimilée à une culpabilité collective. L’État apprit qu’il pouvait tuer en toute impunité s’il utilisait le langage de la sécurité.

Habyarimana a appris quelque chose d’encore plus important : la violence meurtrière ne fragilisait pas l’État - elle le renforçait. Chaque massacre consolidait le pouvoir, redistribuait les terres et les emplois, et consolidait les hiérarchies ethniques. Il s’agissait d’un mode de gouvernance.

En 1965, Habyarimana était ministre de la Défense, chef de l’armée et contrôleur de la police nationale. Dans n’importe quel régime, cela constitue un pouvoir décisif. Dans un État fragile et ethniquement polarisé, c’est un pouvoir absolu.

Le président Grégoire Kayibanda occupait la présidence, mais Habyarimana contrôlait les moyens de coercition. La distinction est essentielle. Kayibanda parlait ; Habyarimana agissait. Kayibanda encaissait les critiques ; Habyarimana accumulait les leviers.

Jusqu’en 1973, la répression des Tutsi était systématique et bureaucratique. Des quotas étaient imposés dans les écoles. Des étudiants tutsi étaient expulsés au nom du rétablissement de l’équilibre. Des fonctionnaires tutsi étaient licenciés, parfois intimidés violemment jusqu’à l’exil. Dans le secteur privé, des purges étaient menées discrètement. Chaque mesure semblait administrative ; ensemble, elles constituaient une ingénierie sociale sous couvert de démocratie et de république.

Il ne s’agissait pas seulement de persécution ethnique - mais de préparation d’un crime politique. Les Tutsi éduqués étaient considérés comme dangereux. En démantelant leur capital social, Habyarimana éliminait des rivaux potentiels et neutralisait des futurs alternatifs.

Dans le même temps, il cultivait la loyauté au sein du corps des officiers, promouvant ceux liés à lui par une complicité partagée. Le sang devenait un lien.

Les pogroms du début de 1973 sont souvent, à tort, décrits comme des violences ethniques spontanées. C’est une version erronée entretenue par la répétition. Ce qui s’est produit entre février et mars 1973 relevait, à toutes fins utiles, d’un désordre fabriqué.

Partout au Rwanda, des schémas identiques apparaissaient : étudiants tutsi expulsés massivement, fonctionnaires révoqués du jour au lendemain, autorités locales mobilisées contre une seule catégorie de citoyens. Une telle coordination ne naît pas spontanément. Elle exige une chaîne de commandement et une structure établie.

Le Service national de sécurité, dirigé par le lieutenant-colonel Alexis Kanyarengwe, agissait sous l’autorité du ministère de la Défense. Le système était en état d’automatisation : les ordres descendaient pendant que le chaos se propageait.

Kayibanda était présenté comme impuissant, tandis que Habyarimana se positionnait comme le seul homme capable de rétablir l’ordre. C’était le principe machiavélien en action : créer le désordre à partir duquel on se présente ensuite comme le sauveur de l’État.

Surtout, après le coup d’État, aucune de ces injustices ne fut corrigée. Aucune réintégration. Aucune compensation. Aucun pardon. Car l’injustice n’était pas une erreur - elle était l’objectif et la nécessité.

Coup d’État et décapitation de Gitarama

Le coup d’État du 5 juillet 1973 fut chirurgical. Kayibanda tomba. Les institutions s’effondrèrent. Le Rwanda entra dans l’ère de l’autoritarisme militaire. Mais la véritable violence se déploya dans le silence.

Les responsables politiques de Gitarama - cœur historique et symbolique du pouvoir de Kayibanda - furent arrêtés ou portés disparus. Certaines victimes furent jetées dans des fosses communes. D’autres furent précipitées vivantes dans les cavernes de Rwabayanga, dans le Bugesera. Les familles ne furent jamais informées. Le deuil lui-même fut interdit.

Ce ne furent pas des actes de vengeance aléatoires. Il s’agissait d’éliminations ciblées, conçues pour décapiter toute une lignée politique.

Le président Habyarimana accusera plus tard le major Théoneste Lizinde. Cette accusation était politiquement commode et structurellement absurde. Dans un régime où le président était simultanément chef de l’État, chef du gouvernement et chef d’état-major des armées, aucune opération de cette ampleur ne pouvait se dérouler sans son autorisation explicite. Il ne s’agissait pas d’un excès de criminalité. C’était une consolidation du pouvoir par le sang.

Il n’y a pas longtemps, le service en kinyarwanda de ’Voice of America’ a mené l’une des enquêtes les plus importantes sur les tueries de Gitarama. Les journalistes Étienne Karekezi et Vénuste Nshimiyimana ont eu accès à des témoignages et des documents qui ont déconstruit le récit officiel.

Le colonel Laurent Serubuga, proche collaborateur de Habyarimana, a confirmé ce que la logique imposait déjà : des tueries d’une telle ampleur nécessitaient l’approbation présidentielle. Le bouc émissaire a disparu. La responsabilité est revenue à sa source.

Cet épisode révèle avec une clarté brutale le style de gouvernance de Habyarimana : tuer, nier, désigner un bouc émissaire, normaliser.

Après le coup d’État, Habyarimana a perfectionné le contrôle autoritaire. Le Rwanda est devenu un État à parti unique sous le MRND. L’opposition était illégale. La participation politique est devenue un rituel de loyauté.

L’exclusion des Tutsi n’était plus ponctuelle ; elle était structurelle. Quotas dans l’éducation. Plafonds dans l’emploi. Isolement géographique. Le tout présenté comme de l’équité, mais appliqué par la peur.

Derrière lui se tenait un appareil de renseignement chargé d’assurer le silence. La violence n’avait plus besoin d’être constante ; son souvenir suffisait. Il a inventé la peur comme technologie de gouvernement. Une forme de totalitarisme classique : l’intériorisation de la peur.

L’empire de la peur

Si le Rwanda sous Juvénal Habyarimana avait une constitution correctement rédigée, elle pourrait se résumer en une seule phrase : le Président est partout, donc il n’est responsable nulle part.

Juvénal Habyarimana ne s’est pas contenté de diriger le Rwanda ; il l’a mis en scène. Il a mis en scène les institutions, la violence, la parole, le silence, la peur, et surtout les apparences. Son régime reposait sur une double performance : un visage pour la population rwandaise, un autre pour la communauté internationale. Ce n’était pas une incohérence, mais une chorégraphie dangereuse.

Au centre de cette chorégraphie se trouvait un homme qui, pendant près de dix-huit ans, a détenu plus de fonctions qu’un monarque médiéval et moins de contraintes qu’un roi absolu.

Pendant près de dix-huit ans, Habyarimana a perfectionné une prouesse politique qui ferait rougir les monarques absolutistes. Il était simultanément président de la République, ministre de la Défense, chef d’état-major de l’armée, chef d’état-major de la gendarmerie, superviseur politique de l’ORINFOR (Office rwandais de l’information) et autorité suprême des services de renseignement central. Dans n’importe quel autre pays, cela s’appelle une dictature. Dans le Rwanda de Habyarimana, on appelait cela la stabilité - le mot poli pour désigner l’étouffement.

Le président Habyarimana a créé ce que l’on peut appeler « la République de l’auto-contrôle administratif ».

Le système qu’il a façonné poussait jusqu’à l’absurde une logique bureaucratique digne de satire si elle n’avait pas été meurtrière. Le président pouvait s’adresser à lui-même en tant que ministre de la Défense. Le ministre de la Défense pouvait soumettre des rapports au président en sa qualité de chef d’état-major. Les services de renseignement pouvaient alerter le chef de l’État - qui les contrôlait lui-même - de menaces produites par des structures qu’il avait lui-même autorisées.

En bref, il ne dirigeait pas seulement l’État - il était l’État, replié dans un seul corps en uniforme. C’était une forme d’isolation. Lorsque la responsabilité est partout, elle n’est nulle part. Lorsque le pouvoir circule dans un seul corps, l’issue de la responsabilité disparaît.

Dans ce dispositif, la reddition de comptes devient une farce. Lorsqu’un problème survenait, Habyarimana pouvait se convoquer lui-même pour explication. En tant que président, il pouvait réprimander le ministre de la Défense. En tant que ministre de la Défense, il pouvait rassurer le président en affirmant que le chef d’état-major de l’armée - lui-même - maîtrisait la situation. En tant que responsable du renseignement par procuration, il pouvait conclure que les extrémistes agissaient de manière indépendante. Et en tant qu’ "Umubyeyi ", le père protecteur, il pouvait pousser un soupir triste et promettre le retour de l’ordre.

Kigali n’était pas gouvernée ; elle était occupée. Sous Habyarimana, Kigali était moins une ville qu’un schéma militarisé. Six casernes militaires entouraient la capitale comme des notes de bas de page architecturales rappelant aux civils le véritable texte : la force. La militarisation de la ville n’était pas une réponse à l’insécurité ; elle produisait l’insécurité comme condition permanente. Les soldats n’étaient pas déployés parce qu’un danger existait. Le danger existait parce que les soldats étaient déployés.

Le message était sans ambiguïté : la politique vivait sous la contrainte des armes. C’était un symbole. Deux des résidences de Habyarimana étaient délibérément mais stratégiquement situées à proximité d’installations militaires - non pas uniquement pour des raisons de sécurité, mais pour une intimité symbolique. Le président mangeait et dormait à côté de l’armée. L’armée respirait à côté du président. Si le Rwanda était un corps, Kigali en était le poing serré.

Cette militarisation permanente servait un objectif psychologique. Les citoyens n’étaient pas simplement gouvernés - ils étaient surveillés. La vie civile n’était autorisée à exister que dans les interstices entre les uniformes. Les soldats n’étaient pas des défenseurs ; ils étaient des rappels. Chaque barrage routier, chaque patrouille, chaque uniforme murmurait la même phrase : le pouvoir ne discute pas.

Aux bailleurs et aux diplomates, cela était vendu comme de « l’ordre ». Aux Rwandais, c’était un avertissement.

Performance angélique

Parmi les armes politiques les plus efficaces de Juvénal Habyarimana ne figuraient ni le fusil, ni la prison, ni les services de renseignement, mais le langage. Habyarimana parcourait le pays en tant qu’ " Umubyeyi ", affichant des sourires et distribuant des promesses. Dans ses discours publics - surtout ceux prononcés en kinyarwanda et diffusés en boucle sur Radio Rwanda, la seule station de radio du pays - il cultivait l’image d’un dirigeant ayant fait tout ce qui était humainement possible pour la paix, l’unité, le développement et la stabilité.

Chaque fois que son autorité était contestée - ou que la pression s’intensifiait à l’intérieur ou à l’extérieur du Rwanda - il revenait à la même formule rassurante : « Nakoze ibishoboka byose… » ou « Ntako ntagize… »

Selon le ton et le contexte, le sens était clair et fortement chargé émotionnellement : j’ai fait absolument tout ce que j’ai pu. Je n’ai rien laissé de côté. J’ai épuisé toutes les possibilités. Il n’y avait rien de plus que je pouvais faire.

Ces phrases sont devenues un refrain. Elles étaient répétées dans les discours, les interviews et les allocutions à la nation. Avec le temps, elles ont façonné la perception que de nombreux Rwandais avaient de leur président : non pas comme un dirigeant calculateur, mais comme un père bienveillant, un leader prisonnier de circonstances indépendantes de sa volonté. Pourtant, derrière ce langage de l’épuisement et de l’innocence se cachait une stratégie profondément machiavélienne - reposant sur l’inversion morale, la vérité sélective et la manipulation émotionnelle.

Le 5 octobre 1990, quatre jours après le début de la guerre de libération, le président Habyarimana s’adressa à la nation dans un ton posé, presque pastoral. Ses mots étaient soigneusement choisis, prononcés en kinyarwanda et diffusés sur Radio Rwanda, la seule voix qui comptait alors. À une population inquiète, il déclara :

« Twagerageje uko dushoboye muri iyi ntambara baturoshyemo… » (Nous avons essayé tout ce que nous pouvions dans cette guerre qui nous a été imposée…)

Quelques instants plus tard, il posa une question rhétorique destinée à étouffer le doute : « Ni iki tutakoze koko ngo dukemure ikibazo cy’impunzi ? » (Qu’est-ce que nous n’avons pas fait, réellement, pour résoudre le problème des réfugiés ?)

Le message était clair. Son régime était innocent. La guerre était un acte d’agression imposé de l’extérieur. La question des réfugiés avait été traitée de manière approfondie. Le président avait tout fait - encore une fois. Comme pour « Nakoze ibishoboka byose », ou « j’ai fait tout ce qui était possible ». Ce langage relevait d’une performance morale, destinée à absoudre le locuteur tout en façonnant la mémoire collective en temps réel.

Habyarimana se présentait comme une victime des circonstances, entraîné dans la guerre malgré ses meilleurs efforts. L’expression « baturoshyemo » - « ils nous y ont entraînés » - était particulièrement puissante. Elle effaçait toute agentivité. La guerre n’était pas la conséquence de politiques internes, de décennies d’exclusion ou d’injustices non résolues. Elle devenait quelque chose d’imposé de l’extérieur.

En définissant le conflit comme une guerre d’agression, Habyarimana empêchait toute discussion sur les causes. Si le Rwanda avait été attaqué, alors le Rwanda ne pouvait être mis en cause. Si la guerre avait été imposée, la responsabilité revenait ailleurs - aux réfugiés, aux pays voisins, à des ennemis non nommés. Le long historique du régime en matière de refus du retour des réfugiés, de quotas ethniques et de répression de la dissidence disparaissait derrière un seul mot : ’baturoshyemo’.

Nulle part cette hypocrisie n’était plus évidente que dans sa gestion de la question des réfugiés. Pendant des années, Habyarimana avait soutenu que leur retour était impossible. Sa justification, répétée à l’infini dans les discours et les interviews, se résumait à une autre formule bien connue : « Ni nde utazi ko igihugu cyacu ari gito koko… » (Qui ne sait pas que notre pays est vraiment petit…)

En surface, cela semblait raisonnable, voire pragmatique. Le Rwanda était considéré comme densément peuplé ; la terre y était rare. Mais derrière cet argument se cachait un message politique clair : les réfugiés devaient rester là où ils étaient. Cette affirmation n’était pas une simple observation, mais une ligne de démarcation. Elle signifiait à des centaines de milliers de Rwandais en exil que leur retour n’était ni attendu ni souhaité.

Habyarimana parlait comme si la question des réfugiés avait été traitée avec une bonne volonté exemplaire. « Ni iki tutakoze koko ? » Qu’est-ce que nous n’avons pas fait ? La réponse, évidente avec le recul, est simple : il n’a jamais accepté le principe d’un droit inconditionnel au retour des réfugiés. Au contraire, il a présenté leur existence comme un problème logistique, leurs aspirations comme irréalistes et leur persistance comme une menace.

Cette contradiction était délibérée. Publiquement, il affirmait l’épuisement - tout avait été tenté. En réalité, sur le plan structurel et politique, rien ne changeait : différer, détourner, nier. La question des réfugiés n’était pas résolue ; elle était gérée sur le plan rhétorique.

En octobre 1990, cette stratégie avait atteint ses limites. Des décennies d’exclusion, combinées au refus catégorique du retour, avaient produit une résistance armée. Pourtant, même à ce moment-là, Habyarimana refusait d’admettre tout lien de causalité entre ses politiques et la guerre. Le reconnaître aurait détruit l’image soigneusement construite du "père-président bienveillant".

À la place, il renforça son langage angélique. Il parlait doucement, invoquait l’unité nationale et se présentait comme un homme submergé par des événements indépendants de sa volonté. Le ton comptait autant que le contenu. Le calme suggérait la sincérité. La répétition suggérait la vérité. Et le monopole des ondes assurait l’absence de contestation immédiate.

Pour de nombreux auditeurs, l’effet était puissant. Si le président avait réellement tout essayé, alors la faute devait venir d’ailleurs. Les réfugiés devenaient des agresseurs. Les opposants politiques devenaient des complices. La guerre devenait une intrusion malheureuse plutôt que le résultat d’une exclusion délibérée. Le langage faisait ce que les politiques ne pouvaient plus faire : neutraliser la responsabilité.

Habyarimana comprenait une chose essentielle : contrôler le récit, c’est contrôler la responsabilité. En se présentant constamment comme un homme ayant « tout fait », il laissait entendre que tout échec - violence, répression, exclusion, guerre - ne résultait pas de ses choix, mais du destin, d’ennemis obstinés ou de forces incontrôlables. L’expression « Nakoze ibishoboka byose » n’était pas de l’humilité ; c’était un bouclier rhétorique.

Dans la culture politique rwandaise, ce type de langage a un poids particulier. Il évoque la sincérité morale, l’effort au-delà du devoir, voire le sacrifice. Dire « ntako ntagize » revient à suggérer que l’on s’est entièrement vidé pour le bien commun. Prononcé par un président monopolysant les ondes, cela avait un effet anesthésiant puissant. Les auditeurs n’étaient pas invités à examiner les politiques ou leurs contradictions ; ils étaient invités à se sentir rassurés.

Cela était d’autant plus efficace que ’Radio Rwanda’ n’était pas seulement un média - c’était la voix de l’autorité. Il n’existait aucune station concurrente pour contester, contextualiser ou remettre en cause le message. La répétition transformait l’affirmation en vérité. Avec le temps, beaucoup ont intériorisé l’idée que Habyarimana était un homme contraint par les circonstances à prendre des décisions difficiles qu’il n’avait jamais réellement souhaitées.

Pourtant, l’examen de son régime autoritaire raconte une autre histoire. Le même homme qui prétendait n’avoir « rien laissé de côté » a supervisé l’exclusion systématique des Tutsi de l’éducation, de l’emploi public et du pouvoir politique. Les expulsions d’étudiants de 1973 n’ont jamais été annulées. Les purges des élites n’ont jamais été corrigées.

Les réfugiés se voyaient refuser le retour au motif que le pays était « trop plein », tandis que les terres étaient redistribuées aux fidèles du régime. L’opposition n’était tolérée que lorsqu’elle ne représentait aucune menace réelle. Lorsque la pression augmentait - qu’elle vienne de la dissidence interne, des acteurs internationaux ou de la rébellion armée - le langage s’adoucissait, mais les structures de répression demeuraient intactes.

C’est ici que l’hypocrisie de Habyarimana apparaît le plus clairement. En public, il parlait le langage de l’épuisement et de la bonne volonté. En pratique, il maintenait un système fondé sur la peur, le calcul ethnique et la violence contrôlée. Il se présentait comme quelqu’un ayant tout essayé, tout en veillant soigneusement à ce que les options les plus significatives - un véritable partage du pouvoir, le démantèlement des quotas ethniques, la fin de l’impunité - ne soient jamais mises en œuvre.

Cette posture rhétorique atteint son apogée au début des années 1990. Alors que la guerre s’intensifiait et que le pluralisme politique était introduit à contrecœur, Habyarimana multiplia les discours se présentant comme garant de la stabilité, homme assiégé par des extrémistes de tous côtés. Les Accords d’Arusha furent publiquement acceptés, puis discrètement sapés. Lorsqu’on l’interrogeait sur les massacres à caractère génocidaire, il parlait du chaos imposé de l’extérieur. Et, encore une fois, lorsque la situation se bloquait, revenait le refrain familier : « Nakoze ibishoboka byose » - j’ai fait tout ce que j’ai pu. L’échec n’était jamais le sien.

Le danger de ce langage ne résidait pas seulement dans sa capacité à tromper, mais dans sa capacité à neutraliser le jugement moral. Si le président avait réellement tout fait, alors personne ne pouvait légitimement exiger davantage. La responsabilité se dissolvait dans l’abstraction. La violence devenait regrettable, mais inévitable. Les victimes devenaient des dommages collatéraux de la prétendue bonne foi d’un dirigeant.

Au final, l’image angélique construite par les mots ne correspondait pas à la réalité façonnée par les politiques et le pouvoir. Le génocide contre les Tutsi n’était pas le résultat de l’épuisement ou de l’impuissance. Il était l’aboutissement de décennies de choix - certains assumés publiquement, d’autres dissimulés derrière des phrases rassurantes diffusées dans chaque foyer.

L’insistance répétée de Habyarimana selon laquelle il avait « tout fait » n’était pas une confession de limites ; c’était une absolution calculée de lui-même. Elle lui permettait d’apparaître comme innocent tout en restant central, paternel tout en étant autoritaire, angélique tout en étant génocidaire. Cette mise en scène a été d’une efficacité redoutable - jusqu’à ce que l’histoire arrache le masque.

La séduction du monde

Sans doute l’une des plus grandes impostures de l’ère Habyarimana fut son insistance répétée - surtout après 1990 - sur le fait que le Rwanda connaissait la liberté d’expression.

Oui, la parole existait. Elle était abondante, bruyante et profondément toxique. Des publications comme ’Kangura’, ’Kamarampaka’, ’Médaille Nyiramacibiri’ et d’autres n’étaient pas apparues par hasard. Ce n’étaient pas des pamphlets marginaux produits par des esprits isolés. C’étaient des outils idéologiques - des incubateurs de haine - tolérés, protégés et indirectement entretenus par l’État.

’Kangura’ publia les tristement célèbres « Dix commandements du Hutu ». ’Kamarampaka’, sous Bernard Hategekimana alias Mukingo, affina la haine et la paranoïa. ’Médaille Nyiramacibiri’ glorifia l’exclusion. Ensemble, ces publications accomplissaient un travail intellectuel préparatoire au génocide bien avant que les machettes ne soient levées.

Et lorsque cela lui était reproché, Habyarimana souriait et invoquait la liberté d’expression. C’était là du machiavélisme à l’état pur. Comme l’écrit Greene dans "Les 48 lois du pouvoir" :

« Ne jamais apparaître comme l’agresseur. Laisser les autres faire le sale travail, et vous paraîtrez innocent. »

Habyarimana ne faisait pas taire les discours de haine parce qu’ils lui étaient utiles. Il ne les soutenait pas publiquement parce qu’il n’en avait pas besoin. Il les laissait prospérer, puis les utilisait comme preuve de démocratie. L’extrémisme parlait librement - parce qu’il parlait pour le pouvoir.

C’est ainsi que Habyarimana a créé des partis politiques de la haine et une démocratie arithmétique. La création de la Coalition pour la défense de la République (CDR) en février 1992 fut une innovation tactique.

Le MRND, le parti de Habyarimana, avait besoin d’une voix capable de dire ce qu’il ne pouvait pas exprimer ouvertement. La CDR fut cette voix. Elle ne concurrençait pas le MRND ; elle le complétait. Elle radicalisait le discours, déplaçait les limites du dicible (Overton window) et faisait apparaître le MRND comme modéré par comparaison.

D’autres partis suivirent des logiques similaires - PARERWA, PDR, PECO, RAMARWANDA et d’autres. Tous exploitaient la même paranoïa ethnique, la même logique d’exclusion. Mais Habyarimana n’était pas sentimental. Les chiffres comptaient. La structure comptait. L’utilité comptait.

Il tolérait le pluralisme non parce qu’il y croyait, mais parce que la fragmentation servait ses intérêts. Plusieurs partis, une même idéologie, un seul arbitre.

Et devant la communauté internationale, il se vantait : regardez combien de partis nous avons. Regardez à quel point notre démocratie est ouverte.

La démocratie, dans ce système, ne reposait pas sur le choix. Elle reposait sur la multiplication.

L’une des scènes les plus révélatrices de la duplicité du régime s’est déroulée à Ruhengeri le 15 novembre 1992, lors d’un rassemblement politique du MRND.

Lorsque des menaces furent proférées par Habyarimana d’avoir recours aux milices Interahamwe, ce n’est pas lui qui apparut en tenue de milicien. C’est Agathe Kanziga, la Première Dame - vêtue de l’uniforme des Interahamwe, incarnant la violence que son mari annonçait publiquement.

Ce n’était pas une contradiction, mais une répartition des rôles. Agathe était le poing. Juvénal était la poignée de main. L’uniforme et le costume provenaient du même vestiaire.

Elle pouvait menacer. Lui pouvait rassurer. Elle pouvait mobiliser la rage. Lui pouvait promettre le calme. Ensemble, ils couvraient tout le spectre du pouvoir : la terreur et la légitimité, la brutalité et la respectabilité.

Robert Greene parle de ce type de dissimulation stratégique : « Les dirigeants les plus séduisants ne montrent jamais toutes leurs cartes. Ils laissent les autres exprimer ce qu’eux-mêmes doivent nier. »

Au Rwanda, l’extrémisme ne contredisait pas l’État. Il était externalisé par lui.

Lorsque la Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLM) commença à émettre, elle n’émergea pas des marges. Elle fut capitalisée, structurée et protégée. Et surtout, Habyarimana en était l’un des principaux actionnaires.

Ce seul fait détruit des décennies d’apologétique. La détention de parts implique une intention - et un soutien transformé en capital.

La RTLM n’informait pas : elle instruisait. Elle servait le système et commandait les auteurs de massacres. Elle nommait des ennemis, cartographiait des corps, et répétait le meurtre comme divertissement. Et elle le faisait avec l’assurance d’une institution protégée.

Le financement de cette machine revenait à Félicien Kabuga. Son fils était marié à la fille de Habyarimana. Le cercle était fermé. Le génocide n’était plus seulement politique ; il était familial, économique, intime. Une gouvernance d’entreprise de la mort.

Comme l’écrit L’Art de la séduction, la manipulation la plus efficace est émotionnelle, non rationnelle : peur, ressentiment, humiliation. La RTLM fut une séduction de masse par la haine.

Le pays n’a pas « glissé » vers un génocide. Il y a été conduit par le discours. C’était un modèle de pouvoir familial.

Le système de Habyarimana fonctionnait comme un conglomérat familial. Au centre se trouvait Agathe Kanziga, axe silencieux autour duquel l’influence tournait. Autour d’elle émergèrent deux figures de pouvoir : le colonel Élie Sagatwa et Protais Zigiranyirazo.

Avec l’arrivée de Kabuga, le génocide contre les Tutsi cessa d’être uniquement politique. Il devint domestique. Une affaire familiale. Une fusion entre violence d’État et capital privé.

Peut-être la plus grande perversion d’ Habyarimana fut-elle d’avoir convaincu le monde qu’il était modéré.

Son génie fut de diriger la radicalisation tout en se présentant comme son rempart.

Un pouvoir aussi concentré devient imperméable à la vérité. Il n’existe plus de boucle de rétroaction, seulement des échos. Les ordres descendent. Les louanges remontent. La réalité disparaît entre les deux.

Le 6 avril 1994, l’avion de Habyarimana fut abattu. Dans la mort, il fut transformé par ses défenseurs en victime - un homme innocent assassiné alors qu’il s’apprêtait à sauver le Rwanda.

Ce récit est offensant. On ne dirige pas pendant des décennies un système de centralisation de la violence, de militarisation de la société, de monopole de l’information, de financement de médias de haine, de soutien à des milices et d’ancrage du génocide dans des réseaux familiaux - pour ensuite devenir un simple spectateur tragique.

Le feu n’innocente pas l’incendiaire. Au contraire, il l’a consumé. Le Rwanda de Habyarimana n’était pas un État défaillant. C’était un État trop efficace - efficace dans l’exclusion, la peur, la manipulation et la mort.

L’homme qui se répondait à lui-même a bâti un pays qui ne répondait à personne - et qui a brûlé en conséquence.

Les gouvernements étrangers voulaient la stabilité. Les organisations d’aide voulaient l’accès. Les Églises voulaient le silence. Habyarimana leur a offert un récit qu’ils étaient prêts à croire.

Comme le prévient Greene dans " L’Art de la séduction " : « Les gens veulent être trompés lorsque la tromperie flatte leurs espoirs. »

L’espoir était que le Rwanda puisse se réformer sans remettre en cause ses fondations. Habyarimana a vendu cet espoir - tout en aiguisant les couteaux sous la table.

Il y a quelque chose d’obscène dans une démocratie où les publications de haine prospèrent librement, tandis que les vies humaines ne le peuvent pas.

Et quelque chose de révélateur dans le fait que le génocide perpétré contre les Tutsi n’a pas commencé avec des machettes, mais avec des costumes, des microphones, des chartes de partis, des liens familiaux et des dénégations soigneusement mises en scène.

Juvénal Habyarimana n’a pas géré des contradictions. Il les a fabriquées. Il n’a pas perdu le contrôle. Il l’a distribué. Le système a brûlé exactement comme il avait été conçu. Et l’homme qui se répondait à lui-même a veillé à ce que personne d’autre ne puisse éteindre le feu.

Pendant plus de vingt ans, Juvénal Habyarimana a été présenté comme un « père protecteur » afin de masquer un pouvoir fondé sur la peur, la manipulation et la préparation de la violence génocidaire

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