Parmi ces derniers figure l’usage discret mais lourd de conséquences de mots comme république, républicanisme et démocratie. Leur étymologie promet inclusion, partage et primauté du bien commun. Leur utilisation politique au Rwanda, pendant des décennies, a produit l’inverse.
Commençons par la « république » et son sens. ’Res publica’ - la chose publique - n’a jamais été un simple ornement lexical. Depuis la pensée classique, elle désigne un ordre politique fondé sur la citoyenneté, l’égalité devant la loi et la protection de la dignité humaine. Cicéron définissait la république comme « la propriété du peuple », et non celle d’une faction se présentant comme le peuple.
Hannah Arendt avertissait que la politique s’effondre lorsque la pluralité est niée, rappelant que « le monde se situe entre les hommes », et non dans une majorité autoproclamée. Jean-Jacques Rousseau insistait sur le fait que la souveraineté appartient à la volonté générale - et non à celle d’un bloc ethnique. Alexis de Tocqueville, quant à lui, mettait en garde contre la « tyrannie de la majorité » lorsque les protections des minorités disparaissent.
Une république, dans toute tradition sérieuse, ne peut coexister avec l’exclusion systématique d’une partie de sa population. Pourtant, c’est précisément cette contradiction qui marque une grande partie du vocabulaire politique postcolonial du Rwanda.
1959 et le tournant du Rwanda
La fin des années 1950 révèle déjà ce glissement sémantique. Le Rwanda connaît alors une dynamique de désunion plutôt que d’unité. Le 3 septembre 1959, un nouveau parti politique, l’Union nationale rwandaise (UNAR), est créé et propose une vision qui, dans son expression formelle, reprend le langage de l’inclusion civique. Selon un rapport de l’ONU du 3 juin 1960, il appelait à « l’union de tous les Rwandais… sans distinction ethnique, sociale ou religieuse », avec pour objectif l’autogouvernance en 1960 et l’indépendance en 1962. C’était, en un sens, une vision reconnaissable de la république dans son esprit.
Mais presque immédiatement, un autre courant s’impose, qui instrumentalise à la fois le ressentiment et le langage. Le 9 octobre 1959, le Parti du Mouvement de l’Émancipation Hutu (PARMEHUTU), issu du Mouvement social Hutu, annonce sa mission de mettre fin à « l’hégémonie tutsie » et affirme que le Rwanda ne pourrait accéder à l’indépendance « qu’après avoir été démocratisé ».
On est tenté de s’arrêter ici - non par admiration, mais par incrédulité. La « démocratisation », dans cette formulation, n’est pas l’extension de l’égalité citoyenne, mais son effacement. Elle devient une démocratie comme privilège démographique, et non comme système de droits.
Il faut analyser le nom lui-même, qui prétend être une philosophie : MDR - PARMEHUTU - Mouvement démocratique républicain–Parti pour l’émancipation hutu. Chaque terme opère une illusion. « Républicain » évoque la citoyenneté partagée ; « démocratique » promet l’égalité ; « mouvement » suggère l’élan ; « émancipation » implique la libération. Et puis vient l’ancrage : « Hutu ».
Toute l’architecture s’effondre sur un sujet ethniquement délimité. Il ne s’agit plus d’une république, mais d’une république assortie d’une note de bas de page qui en annule le contenu. Le « peuple » est déjà prédéfini. La « chose publique » est privatisée.
Une « république » meurtrière
La rapidité avec laquelle cette fraude sémantique se traduit en violences extrêmes est aussi révélatrice que glaçante. Des massacres et des incendies de maisons tutsies. En moins d’un mois après la création du parti, les premières vagues de violences anti-tutsies éclatent en novembre 1959, provoquant les premiers départs de réfugiés tutsis vers les pays voisins. Il n’est pas nécessaire d’une longue incubation lorsque le schéma idéologique est déjà inscrit dans le nom du parti. Le manifeste n’a pas seulement précédé la violence : il l’a annoncée dans un langage policé.
L’ironie s’accentue lorsqu’on rappelle que cette « démocratisation » fut activement soutenue par les autorités coloniales belges dirigées par le colonel Guy Logiest, ainsi que par une partie de la hiérarchie catholique, notamment l’évêque André Perraudin. La tutelle coloniale découvrait alors une étrange passion pour le gouvernement majoritaire - à condition que cette majorité corresponde à ses préférences administratives et idéologiques.
Les appels émergents à l’unité interethnique - même fragiles - devenaient problématiques. Une unité politique réelle pouvait revendiquer une indépendance authentique. La division, en revanche, était administrable. Ainsi, « l’émancipation » devint l’instrument privilégié pour fracturer précisément l’unité qui aurait pu accélérer l’avènement d’une véritable république souveraine.
Et vient alors l’œuvre de génie dans l’absurde. Imaginez une « république » proclamée le 25 septembre 1961 - sous domination coloniale. Une république sans souveraineté est déjà une contorsion conceptuelle ; une république sans égalité de citoyenneté est un vide éthique. On serait tenté d’imaginer une pancarte disant : « République - certaines conditions s’appliquent ».
Les politiques qui ont suivi ne furent pas seulement discriminatoires ; elles ont institutionnalisé l’exclusion et jeté les bases de futures atrocités. Si ’res publica’ signifie le bien commun, alors il s’agissait de sa parodie - une république de nom, une ethnocratie dans les faits.
Le rebranding de la marginalisation en « démocratie républicaine »
Avançons jusqu’en 1975, lorsque le président Juvénal Habyarimana fonde le Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND). Le 28 avril 1991, alors que le multipartisme se profile, ce parti unique depuis seize ans se rebaptise Mouvement républicain national pour la démocratie et le développement - en conservant soigneusement l’acronyme MRND, comme si la continuité des lettres pouvait masquer la rupture du sens. Mais ce changement de terminologie n’était pas cosmétique ; il était stratégique.
Dans son discours d’ouverture au congrès, le président Habyarimana rend l’intention évidente. L’ancien mantra - « Paix, Unité et Développement » - est discrètement abandonné. À sa place apparaît un appel à l’unité de la majorité hutu pour contrer ce qui est décrit comme l’unité tutsie. Le républicanisme, ici, ne renvoie pas au bien commun. La démocratie ne renvoie pas au pluralisme. Tous deux sont recodés comme instruments de consolidation ethnique.
On pourrait admirer l’audace si elle n’était pas si dangereuse. Des mots qui, ailleurs, évoquent le constitutionnalisme et la gouvernance partagée sont réutilisés comme des slogans d’exclusion. Il s’agit moins d’une philosophie politique que d’un détournement linguistique.
Le début des années 1990 offre une illustration presque satirique de cette dynamique. Le 17 janvier 1992, un groupe de vingt membres du MRND de Ruhengeri propose la création de ce qui deviendra le Cercle des républicains progressistes (CRP).
Ces intellectuels étaient : NDEREYEHE Charles NTAHONTUYE de la commune CYABINGO ; BAKUZAKUNDI Michel de la commune MUKINGO ; MANILIHO Faustin de NKULI ; NYIRASAFARI Gaudence de KIGOMBE ; RENZAHO Juvénal de NYAKINAMA ; NAHIMANA Ferdinand de GATONDE ; GASORE Alexis de GATONDE ; GASORE RUKARA Pierre de KIGOMBE ; HAKIZIMANA Déogratias de KIGOMBE ; NSHIMIYIMANA Alexis de NYAMUGALI ; NDAGIJIMANA Jean Claude de GATONDE ; SEMASAKA Gabriël de CYERU ; KARABAYINGA Célestin de NYAKINAMA ; SEMASAKA Aloys de MUKINGO ; GATASHYA Jean Berchmans de KIDAHO ; MBONYINTWALI Aphrodise de NYARUTOVU ; SISI Jean Damascène de KIDAHO ; MUTWEWINGABO Bernard de RUHONDO ; RUTAYOBERANA Alexandre de NYARUTOVU et NTABAHWANA SUKU Bernard de MUKINGO.
Les procès-verbaux de leurs discussions ressemblent aujourd’hui moins à un projet de réforme qu’à une confession préventive. Après délibération, disent-ils, ils adoptent le nom de « Cercle des républicains progressistes », saluant sa « double préoccupation » : défendre une république « menacée » et promouvoir de « véritables réformes » au sein du MRND.
On ne sait par où commencer. « Défendre la République » - contre qui ? « Progressiste » - vers quoi ? Les mêmes cercles qui parlaient d’abandonner les pratiques autocratiques incubaient simultanément une idéologie qui allait culminer dans le génocide perpétré contre les Tutsi. Si c’était une réforme, c’était une réforme orientée vers la catastrophe.
Même leurs réflexions initiales trahissent cette trajectoire. Parmi les noms proposés figuraient : Cercle pour la défense de la République (CPDR) ; Union des républicains progressistes et Cercle du MRND pour la défense de la République (CDR).
L’acronyme CDR ne fut pas perdu. L’abréviation était déjà répétée, le scénario à moitié écrit. Le 22 février 1992 - la Coalition pour la Défense de la République (CDR) est créée, héritant à la fois du langage et de l’intention. Il s’agissait moins d’une innovation que de l’achèvement automatique d’une phrase commencée quelques semaines plus tôt. Le passage de « Cercle » à « Coalition » relève moins d’une évolution idéologique que d’un changement d’échelle. Le terme le plus honnête serait celui de pilotage automatique idéologique. La république, une fois de plus, devait être « défendue » - cette fois avec encore plus d’urgence et, en fin de compte, avec des conséquences indicibles.
Répéter les mêmes mots, mais la même intention
Même après 1994, le schéma persiste. En avril 1995, des génocidaires se regroupent sous la bannière du ’Rassemblement pour le retour des réfugiés et la démocratie au Rwanda’ (RDR). Cinq ans plus tard, ils se rebaptisent ’Rassemblement républicain pour la démocratie au Rwanda’, en conservant soigneusement le même acronyme. Il est presque admiratif, d’une manière sombre, de constater à quel point le même vocabulaire est recyclé de manière constante - comme si la bonne combinaison de mots pouvait blanchir indéfiniment la même idéologie.
La distribution des personnages ajoute une couche supplémentaire de continuité inquiétante. Des figures telles que Charles Ndereyehe et Ferdinand Nahimana, associées à ces cercles, réapparaîtront plus tard parmi les fondateurs du RDR en 1995. Ndereyehe, président du CRP, fut également président du RDR avant que celui-ci ne change de nom en 2000. La constance est presque frappante : en cas de doute, ajouter « républicain » et « démocratie », conserver l’acronyme, et espérer que le passé ne prenne pas la peine de relire.
Ces idéologues du génocide deviennent, dans cette tragicomédie, des virtuoses du vocabulaire politique - des jongleurs de « république » et de « démocratie », lançant les mots en l’air jusqu’à ce que leur sens originel disparaisse, pour les rattraper ensuite comme des accessoires d’une mise en scène destinée à blanchir l’indéfendable. S’il existait une académie de gymnastique sémantique, ils en seraient professeurs titulaires.
Dans l’histoire politique du Rwanda, la « république » est invoquée précisément aux moments où sa substance est vidée de son contenu. Elle devient un bouclier rhétorique, un masque moral, une manière de revendiquer la légitimité tout en en niant les fondements.
Qualifier un tel système de république n’est pas seulement inexact ; c’est une contradiction dans les termes. Un État qui désigne une partie de sa population comme indésirable, qui normalise la discrimination et qui finit par sombrer dans le génocide ne peut se réclamer de la ’res publica’ . Il s’agit, au mieux, d’une république entre guillemets.
Recréer le sens après l’échec
C’est pourquoi la reconstruction post-1994 sous le Front patriotique rwandais (FPR) marque un changement significatif. Pour la première fois, le terme « république » commence à s’aligner avec son sens originel. L’accent est mis sur la citoyenneté, l’unité au-delà de catégories ethniques fallacieuses, et la reconstruction d’une communauté politique fondée sur des droits et des responsabilités partagés.
Fait remarquable, l’ironie ici est presque poétique. Le FPR n’a pas eu besoin de se revendiquer explicitement des mots « républicain » ou « démocratique » pour tenter d’en réaliser les principes. Il a choisi « patriotique » - un terme qui, dans son sens classique, renvoie à la loyauté envers une patrie commune plutôt qu’à une faction. Dans la pratique, cela traduisait une volonté de reconstruire ’la res publica’ sans en sacraliser le vocabulaire.
Là où les régimes précédents multipliaient les discours sur la démocratie tout en en vidant la substance, cette approche suggérait l’inverse : moins de proclamations, plus de reconstruction. Le patriotisme, en ce sens, devenait un vecteur de reconstitution d’une communauté politique non définie par l’exclusion, mais par l’appartenance partagée - une tentative, certes débattue, de faire exister la république avant de la nommer bruyamment.
On peut débattre des politiques, critiquer les décisions et examiner les résultats - c’est là l’essence même de toute république fonctionnelle. Mais ce qui ne peut être nié, c’est la différence qualitative entre un système qui aspire à l’inclusion et un autre qui institutionnalise l’exclusion tout en empruntant le langage de l’inclusion.
La leçon est aussi simple que douloureuse : les mots comptent. Lorsqu’ils sont abusés, ils ne perdent pas seulement leur sens ; ils en acquièrent de nouveaux, souvent dangereux. L’histoire du Rwanda rappelle avec force que le vocabulaire politique peut être aussi déterminant que les actes eux-mêmes. Le Rwanda n’a pas besoin de nouvelles fabrications habilement formulées.
Et ainsi, la prochaine fois qu’un acteur politique invoque « la république » avec une solennité apparente, il convient de se demander - non pas rhétoriquement, mais avec insistance : s’agit-il de ’la res publica’ , le bien commun ? Ou s’agit-il, une fois de plus, d’une excuse joliment formulée pour le nier ?
Mais peut-être faut-il aller plus loin encore - car la politesse a longtemps été la complice de la distorsion. Ce que l’histoire du Rwanda révèle, ce n’est pas une incompréhension des mots, mais une exploitation calculée de ceux-ci. Il ne s’agissait pas d’acteurs politiques hésitant avec le vocabulaire ; mais d’artisans de l’inversion, capables de transformer « démocratie » en suprématie démographique, « république » en clôture ethnique, et « défense » en violence préventive. Si Cicéron imaginait la république comme la propriété commune du peuple, ces idéologues du pouvoir, eux, l’ont traitée comme un domaine privé - avec gardiens et avis d’expulsion.
La satire s’écrit presque d’elle-même, car la réalité l’a précédée. Une « république » proclamée sous supervision coloniale ; un « mouvement démocratique » produisant des réfugiés quelques semaines après sa naissance ; des « républicains progressistes » rédigeant des procès-verbaux qui ressemblent à des pièces à conviction pour de futures poursuites ; et des entrepreneurs politiques aguerris recyclant les mêmes termes nobles pendant des décennies, comme si les mots, contrairement aux hommes, n’avaient pas de mémoire. On en viendrait presque à imaginer un manuel d’utilisation : Comment se défausser par le changement de nom - nouvelle édition avec acronymes améliorés.
Et pourtant, le coût de cette farce lexicale ne fut en rien une simple confusion intellectuelle ; ce fut une dévastation humaine. Les mots ont préparé le terrain, normalisé les exclusions et répété les justifications. Au moment où le génocide contre les Tutsi a éclaté à une échelle inimaginable, le langage pour l’excuser était déjà parfaitement rodé.
Ainsi, le devoir aujourd’hui n’est pas seulement de se souvenir de ce qui s’est passé, mais d’interroger comment cela a pu devenir acceptable - comment une république a pu être proclamée tandis que le public était fragmenté, comment la démocratie a pu être invoquée tandis que l’égalité était niée. Accepter ces mots sans les questionner aujourd’hui reviendrait à participer, même involontairement, à leur longue survie faite de tromperie.
Une véritable république n’a pas besoin d’adjectifs pour se défendre. Elle n’a pas besoin d’annoncer sa démocratie tout en pratiquant son contraire. Elle vit simplement ses principes. Tout le reste - aussi éloquemment nommé soit-il - n’est pas une république.
C’est, comme l’histoire du Rwanda le démontre avec une brutalité saisissante, une illusion habilement mise en scène aux conséquences catastrophiques.














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