Le Rwanda Commémore : l’audace d’un peuple d’exister, 32 ans après

Redigé par Madame Jeannette Kagame
Le 30 avril 2026 à 08:40

Trente-deux ans plus tard, j’écris, une fois de plus, et c’est vers la jeunesse que ma pensée se tourne.

Nous aurions tant voulu pouvoir vous assurer, chers enfants, que le combat du « Plus jamais » s’achèverait de notre vivant. Que vos épaules seraient libérées de ce fardeau. Que vos esprits seraient à l’abri de la résurgence de discours de haine, issus de nos chapitres les plus sombres, ainsi que des propos divisifs, régressifs et violents.

Hélas !

Quelle redoutable épreuve, quel désarroi pour nous, qui avons le devoir de protéger et d’élever notre précieuse jeunesse, de lui léguer le combat le plus exigeant de nos vies.

Je ne doute pas que vous en êtes conscients.

32 ans plus tard, la vérité est plus qu’amère : ces idéologies du mal qui étaient près d’anéantir notre nation, n’ont pas disparu. Elles persistent ; se réorganisent, puisant leur terreau dans les contrées voisines.

Qui aurait imaginé que cette même communauté internationale, qui a détourné le regard alors que nos vies, notre pays, notre dignité étaient mis à feu, nous pointerait aujourd’hui du doigt, nous reprochant d’avoir eu la témérité d’exister ?

Qui aurait pu l’imaginer ?

Qui aurait pu imaginer que les héros qui ont mis fin à cette folie meurtrière, ceux qui ont redonné vie à ce qui était alors un État failli, seraient aujourd’hui relégués sur le banc des accusés ?

Accusés, chers enfants, parce que ces héros œuvrent à protéger votre génération et celles à venir, du sort qui a dévasté ceux qui vous ont précédé.

Accusés parce qu’ils ont fait vœu d’honorer la promesse solennelle que les Rwandais ne mourront pas une seconde fois.

Quelle hypocrisie !

De prétendre que ceux qui nous ont permis de retrouver une terre sur laquelle chaque enfant pourrait clamer haut et fort ‘Ndi Umunyarwanda !’, seraient aujourd’hui ceux qui sèment la haine et la division ;

Que ceux qui ont risqué leur vie pour notre patrie, se seraient convertis en tueurs et violeurs.

Quelle infamie, que d’imputer les idéologies génocidaires des bourreaux avérés, aux survivants de leurs crimes !

Cette inversion des faits établis ne peut qu’être de la pure perversion.

Et pourtant, c’est la triste réalité de nos temps.

Les récits mensongers, autrefois épisodiques, se sont durcis en une présence constante. Ils peuvent, par moments, enfler ou s’atténuer, mais ils ne disparaissent pas.

Ils sont construits, entretenus et amplifiés avec des moyens considérables, tant dans notre arrière-cour régionale qu’ au-delà.

Les mensonges qui anesthésient le monde et déterminent à qui revient le droit de vivre ou le sort de mourir prématurément ; qui mérite une vie digne et qui doit être écrasé, ne sont plus que de simples aberrations.

Malheureusement, ces mensonges érigent l’architecture de notre époque.

Un mécanisme délibéré constamment en mouvement

Parvenir à la vérité exige un effort conséquent, ainsi que la volonté d’appréhender la complexité de notre histoire. D’autant plus que les récits simplifiés et populaires qui visent à discréditer ceux qui ont eu l’audace de survivre ne cessent de proliférer.

Chers lecteurs,

Ne soyons pas dupes. Le génocide contre les Tutsi fut un génocide de proximité. Ce fut le résultat d’une longue entreprise d’endoctrinement politique, d’une préparation militaire délibérée, et par-dessus tout, d’une mobilisation massive de la jeunesse.

Nous avons vu notre pays se transformer en charnier, un cimetière à ciel ouvert.

Aujourd’hui je suis fort heureuse de constater que nos jeunes font preuve de lucidité.

Leur instinct de vérité. Leur refus de se laisser embrigader. Malgré le tapage qui cherche à les désorienter, leur discernement persiste.

Merci de défier cet agenda sinistre.

Nous ne disons pas ‘Plus jamais !’ parce que nous croyons que le mal a été éradiqué ou que la lutte est arrivée à sa fin. Nous disons ‘Plus jamais !’ parce que nous nous rendons compte de la nécessité de continuer à résister à ce mal qui a cherché à nous briser et à nous anéantir.

Il n’est pas d’autre chemin. Il vous incombe de refuser que les lames du mensonge n’ endommagent et ne compromettent votre avenir.

Je me le demande…Se pourrait-il que la boussole des ‘valeurs universelles’ aurait perdue le nord ? Ou alors s’agissait-il d’une farce, en laquelle nous autres optimistes auraient naïvement cru ?

Notre nation a choisi une justice réparatrice, bien qu’imparfaite, pour assumer ses responsabilités, dans l’espoir de pouvoir reconstruire, de nouveau, ensemble.

Les survivants nous ont alors offert un cadeau rédempteur et inestimable : le pardon.
Ils l’ont fait pour eux, pour les générations futures, et pour le pays.

Et pour cela, nous leur serons éternellement reconnaissants.

À un moment de notre histoire, les rwandais ont réécrit leur destin, comme une nation refusant un futur qui leur avait été imposé.

Une grande part de ce que nous faisons pour atteindre cet avenir défie, offense, et dérange certains.

Soit. Nous allons tout de même de l’avant. Envers et contre tout, nous continuons d’avancer.

Mana y’u Rwanda, mais où va notre monde ?

Dans un monde où la vérité est devenue en elle-même menaçante, votre voix, chers survivants, cher Rwandais, chère jeunesse, est plus puissante que jamais.

Nous évoluons dans une ère où les récits incendiaires tiennent lieu de vérité, où la parole juste se perd dans la cacophonie d’algorithmes et d’ hyperboles. Dire vrai est un acte vital, presque un acte de résistance.

Le silence, lui, n’est plus neutre. Dans ce contexte, votre silence suggère un consentement. Il devient, entre les mains de ceux qui cherchent à souiller votre mémoire et à confisquer votre avenir, leur arme la plus précieuse.

L’histoire nous apprend que la vigilance ne se relâche pas en temps de paix : Que ce qui n’est pas protégé finit toujours par se perdre.

À la veille de la commémoration, le cœur lourd, j’ai commencé à rédiger le message que je vous adresse aujourd’hui. J’écris parce que le temps qui passe nous permet désormais de reconnaître les signes, avec une exactitude qui n’étonne plus.

Trente-deux ans passés à affronter nos traumatismes, à les soigner et à reconstruire notre nation.

Ce temps suffit à changer la trajectoire d’une nation, à rebâtir les institutions, restaurer la dignité, et consolider notre unité.

32 ans c’est si peu.

À 32 ans, on est jeune…et notre pays l’est encore plus.

Ce que nous avons construit demeure précieux, mais non à l’abri.

Partout sur notre continent, comme ailleurs dans le monde, quelque chose de profondément préoccupant est à l’œuvre. La violence se banalise. La cupidité se pare en nécessité. Des boucs émissaires sont fabriqués, désignés pour distraire les peuples.

Ce sont des temps troubles. Restons vigilants !

Oui, chaque année, la mémoire du génocide est mise à l’épreuve. Oui, chaque année, le contexte mondial hostile ravive nos blessures.

Que les survivants commémorent ceux qu’ils ont perdus, semble troubler le confort des observateurs qui préfèrent garder leurs distances face aux vérités qui dérangent.

Nous le voyons. Nous voyons comment on vous demande, Chers Survivants, d’une manière subtile ou directe, d’adoucir vos voix, de refouler votre douleur, de rendre vos récits plus acceptables pour ménager l’auditoire.

Quelle cruauté !

Nous devons refuser cela. Le courage inimaginable contenu dans le témoignage des survivants est l’un des piliers de notre unité et reconstruction nationale.

Nous sommes parce que VOUS êtes.

Merci.

Chers parents, jeunes ou moins jeunes,

Nous nous devons d’élever et de former une génération qui fait plus que se souvenir.

Une génération qui questionne. Qui vérifie. Qui s’exprime avec des faits concrets et avec une rigueur morale.

Nous savons tous jusqu’où on a été en tant que nation. Désormais, nous façonnons ce que nous deviendrons. L’espace entre ces deux réalités doit être comblé par une défense ferme de notre histoire et un engagement intransigeant pour notre unité.

Nous savons que les spasmes de la haine continuent en cette période de Kwibuka. Nous connaissons désormais le rythme.

Nous y répondons par la vérité, avec la même énérgie.

Nous résistons en portant plus haut le flambeau, car il est de ces lumières que rien n’éteint : ni la haine, ni le temps, ni le mensonge.

Turibuka ! Nous nous souvenons !

Aujourd’hui nous sommes debout.

Et ainsi demain, nos enfants.

Mpore Rwanda.

Son Excellence Madame Jeannette Kagame,

Première Dame de la République du Rwanda

Son Excellence Madame Jeannette Kagame, Première Dame de la République du Rwanda

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