L’hémorragie des forces vives : espoir individuel, péril collectif

Redigé par Tite Gatabazi
Le 24 février 2026 à 09:36

Au Burundi, la corruption systémique, les détournements de deniers publics et le clientélisme enraciné ne constituent plus de simples dérives marginales : ils forment désormais une trame délétère qui altère en profondeur le pacte social.

Lorsque les ressources nationales, au lieu d’être investies dans l’éducation, la santé et les infrastructures, se dissipent dans des circuits opaques de prédation, c’est l’ensemble du corps social qui se trouve fragilisé.

Les citoyens, privés de perspectives et confrontés à l’injustice structurelle, voient s’éroder leur confiance envers les institutions censées les protéger.

Dans ce contexte, l’incapacité persistante des autorités à instaurer une gouvernance transparente et efficace nourrit un sentiment d’abandon. Les signaux d’alerte se multiplient, mais les réponses demeurent timorées, fragmentaires, voire inexistantes.

L’incompétence administrative, perceptible dans la gestion des finances publiques comme dans la planification des politiques sociales, s’avère d’autant plus préoccupante qu’elle se double d’un déficit de vision stratégique.

Or, un pouvoir qui ne parvient ni à anticiper les crises ni à rassurer sa population contribue, par son inertie, à l’approfondissement du malaise national.

La conséquence la plus tangible de cette défaillance est l’émigration croissante des forces vives. Enseignants, soignants, cadres administratifs et techniciens qualifiés quittent le territoire par milliers.

Pour la seule période 2025-2026, 1 800 enseignants auraient abandonné le service public, selon les données ministérielles. Ce chiffre, loin d’être anecdotique, révèle une dynamique structurelle : l’exode n’est plus un phénomène conjoncturel, mais une tendance lourde, symptôme d’un État incapable d’assurer des conditions de travail dignes et un horizon professionnel stable.

Toute migration porte en elle une ambivalence tragique. Pour l’individu, elle représente souvent un espoir légitime : celui d’une rémunération décente, d’un environnement sécurisé, d’une reconnaissance professionnelle.

Pour la nation, en revanche, elle se traduit par une hémorragie silencieuse, un appauvrissement progressif du capital humain indispensable à tout projet de développement.

Lorsqu’un pays déjà fragilisé voit s’éloigner ses enseignants, il compromet l’avenir de sa jeunesse ; lorsqu’il perd ses soignants, il affaiblit la résilience de son système sanitaire ; lorsqu’il se prive de ses cadres compétents, il entrave sa capacité administrative et économique.

Ce dépérissement graduel ne relève pas du hasard : il procède d’un climat où l’incertitude économique, l’arbitraire et la précarité salariale dissuadent les talents de s’enraciner.

Plus grave encore, cette dynamique alimente un cercle vicieux. L’affaiblissement des services publics renforce le mécontentement populaire, lequel accroît à son tour la tentation de l’exil. Faute de réformes structurelles courageuses, lutte effective contre la corruption, restauration de la méritocratie, amélioration des conditions professionnelles et salariales, l’État risque de se retrouver privé des ressources humaines nécessaires à sa propre reconstruction.

Ainsi se dessine un paradoxe cruel : l’émigration, salut individuel pour certains, devient pour la collectivité un facteur d’érosion et d’appauvrissement. Si aucune inflexion décisive n’est engagée, le Burundi pourrait voir s’accentuer cette saignée démographique et intellectuelle, compromettant durablement ses perspectives de redressement et de stabilité.

Au Burundi, corruption systémique, détournements de fonds et clientélisme ne sont plus de simples dérives : ils sapent profondément le pacte social

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