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La Constitution n’est pas un marchepied et le cri d’alarme de l’Église catholique

Redigé par Tite Gatabazi
Le 18 mai 2026 à 01:36

Dans une République meurtrie par la guerre, défigurée par la pauvreté structurelle et rongée par les convulsions d’une gouvernance sans horizon, certaines paroles acquièrent une portée qui dépasse le simple commentaire politique pour rejoindre le registre des avertissements historiques.

Les déclarations du Cardinal Fridolin Ambongo, archevêque de Kinshasa, s’inscrivent précisément dans cette catégorie rare des prises de parole qui interpellent non seulement le pouvoir, mais également la conscience nationale tout entière.

Qualifier le débat sur la révision constitutionnelle de « non-événement » et de « distraction » n’est nullement une formule anodine. Derrière cette expression volontairement dépouillée se dessine une dénonciation sévère d’une classe dirigeante accusée de détourner les regards des véritables urgences nationales afin d’entretenir une agitation politique artificielle autour de la conservation du pouvoir.

Dans un pays où des millions de citoyens survivent dans une précarité extrême, où la jeunesse se débat dans le chômage massif, l’abandon éducatif et l’absence presque totale de perspectives économiques, l’idée même de consacrer des ressources considérables à une entreprise de révision constitutionnelle apparaît, aux yeux d’une large partie de la population, comme une indécence politique et morale.

Le Cardinal rappelle ainsi une évidence que le tumulte des ambitions personnelles tente souvent d’étouffer : une Constitution n’est pas un instrument au service des circonstances individuelles, mais le socle de stabilité sur lequel repose l’équilibre d’une Nation.

La loi fondamentale de 2006, issue d’un contexte historique douloureux marqué par les guerres, les transitions et les compromis fragiles, constitue avant tout un pacte collectif destiné à empêcher le retour des dérives personnalistes et des présidences sans fin qui ont si longtemps plongé le pays dans l’instabilité.

Toucher aux dispositions dites intangibles, notamment celles relatives à la limitation des mandats présidentiels, reviendrait à rouvrir des fractures que l’histoire congolaise n’a jamais véritablement cicatrisées.

L’inquiétude exprimée par le prélat catholique procède donc moins d’une posture partisane que d’une lecture lucide des tragédies africaines contemporaines. Partout où les Constitutions ont été manipulées pour satisfaire les appétits de longévité politique, les conséquences furent souvent identiques : crispation institutionnelle, radicalisation des oppositions, violences sociales, affaiblissement de l’État de droit et rupture progressive du contrat de confiance entre gouvernants et gouvernés. L’Afrique porte encore les stigmates de ces aventures politiques où la personnalisation du pouvoir a fini par détruire les institutions elles-mêmes.

Mais au-delà de la seule question juridique, le Cardinal Fridolin Ambongo replace le débat dans sa dimension profondément humaine et sociale. Son propos est celui d’un homme d’Église confronté quotidiennement à la souffrance concrète des populations. Car pendant que certains cercles du pouvoir spéculent sur des révisions constitutionnelles, des milliers de jeunes diplômés errent sans emploi, des familles entières sombrent dans la misère, les infrastructures publiques se désagrègent et l’espérance collective s’éteint peu à peu dans les quartiers populaires.

Le contraste devient alors insoutenable entre les préoccupations d’une élite politique obsédée par sa survie et la réalité tragique d’une population abandonnée à elle-même.

Cette parole ecclésiale revêt d’autant plus d’importance que l’Église catholique demeure, en République démocratique du Congo, l’une des rares institutions jouissant encore d’une crédibilité morale relativement préservée. Depuis des décennies, elle occupe un rôle de contrepoids dans les périodes de crise, portant souvent la voix des sans-voix lorsque les institutions républicaines vacillent ou se taisent.

En mettant en garde contre toute instrumentalisation de la Constitution, elle réaffirme sa fonction historique de vigie morale face aux tentations hégémoniques du pouvoir.

L’appel lancé à la jeunesse mérite également une attention particulière. Le Cardinal exhorte les citoyens à demeurer vigilants afin que l’avenir des nouvelles générations ne soit pas sacrifié sur l’autel des intérêts politiques immédiats.

Cette mise en garde résonne avec une force singulière dans un pays où la majorité de la population est composée de jeunes qui, malgré leur nombre et leur énergie, demeurent les premières victimes des faillites structurelles de l’État.

Une Nation qui détourne ses ressources des priorités sociales pour les consacrer à des calculs de conservation du pouvoir prépare inévitablement les conditions de nouvelles fractures sociales et politiques.

Ainsi, derrière ce que certains tentent de réduire à une simple polémique institutionnelle, se joue en réalité une interrogation fondamentale sur la nature même du pouvoir en Afrique centrale : le pouvoir doit-il servir la pérennité des institutions ou la longévité des hommes ?

La Constitution doit-elle protéger le citoyen ou sécuriser les ambitions personnelles ? En posant implicitement ces questions, le Cardinal Fridolin Ambongo rappelle avec gravité qu’aucune Nation ne peut durablement prospérer lorsque la priorité des gouvernants cesse d’être le bien commun pour devenir la préservation d’un ordre politique centré sur lui-même.

Dans le fracas des propagandes, des calculs partisans et des fidélités opportunistes, la parole du prélat apparaît dès lors comme un rappel salutaire à la responsabilité historique. Car il est des moments où défendre la Constitution revient moins à protéger un texte qu’à préserver l’idée même de République.

Qualifier le débat sur la révision constitutionnelle de « non-événement » et de « distraction » n’est nullement une formule anodine

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