Muyaya fait du Mugesera ou la responsabilité écrasante de la parole publique

Redigé par Tite Gatabazi
Le 3 mars 2026 à 01:08

L’histoire contemporaine des Grands Lacs enseigne, avec une cruauté méthodique, que la parole politique n’est jamais neutre. Elle ne se borne pas à commenter le réel : elle le façonne, l’oriente, parfois le fracture.

L’itinéraire judiciaire de Léon Mugesera en demeure une illustration tragique. Condamné pour incitation directe et publique au génocide, à la lumière de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, il a rappelé au monde que le verbe peut précéder l’horreur et que l’incendie collectif s’allume souvent par l’étincelle d’une tribune.

C’est à l’aune de cette mémoire juridique et historique que doivent être examinées les déclarations du ministre congolais de la Communication, Patrick Muyaya, lors d’un rassemblement de la diaspora en Canada.

Il a soutenu que seuls les Hutu seraient « congolais » et que l’Est de la République démocratique du Congo serait le territoire d’une prétendue langue « kihutu » idiome inexistant, forgé pour les besoins d’une rhétorique d’exclusion, alors la gravité symbolique et politique de tels propos excède la simple polémique.

La citoyenneté comme frontière discursive

Affirmer qu’un groupe ethnique serait l’unique dépositaire de la nationalité revient à redéfinir la citoyenneté sur un fondement identitaire et non juridique. Or, dans un État de droit, la citoyenneté procède de la Constitution et des lois, non d’une assignation ethnique. Introduire dans l’espace public l’idée qu’une composante de la population serait étrangère à la communauté nationale, c’est la reléguer hors du pacte civique. C’est substituer au droit une généalogie fantasmée.

La fiction linguistique du « kihutu » participe de cette même mécanique. Nommer, c’est instituer ; mais inventer pour exclure, c’est armer le langage contre le vivre-ensemble. L’histoire régionale a montré comment des catégories essentialisées d’abord discursives deviennent des matrices d’exclusion, puis des justifications de violence.

La parole d’autorité et la désinhibition collective

Le droit pénal international distingue avec rigueur le discours politique, fût-il acerbe, de l’incitation directe et publique à commettre un crime.

Tous les excès verbaux ne constituent pas un délit. Toutefois, la jurisprudence relative à l’incitation au génocide a établi un principe cardinal : la parole peut créer un climat propice au passage à l’acte, surtout lorsqu’elle émane d’une autorité investie d’une légitimité institutionnelle.

« La parole précède l’acte » : cette maxime n’est pas une métaphore morale, mais une observation juridique et sociologique. Le verbe d’un ministre n’est pas celui d’un polémiste isolé. Il porte l’onction de l’État. Il peut désinhiber, légitimer, banaliser. Il peut suggérer qu’une exclusion est pensable, qu’une hiérarchie des appartenances est tolérable. Dans des sociétés traversées par des lignes de fracture historiques, cette désinhibition est un facteur de risque majeur.

Entre critique politique et rhétorique identitaire

Qu’un responsable gouvernemental critique la politique d’un État voisin relève du jeu diplomatique ordinaire. Mais lorsque la critique se déplace du terrain des politiques publiques vers celui de l’ethnicité, lorsqu’elle semble assigner l’appartenance nationale à une seule composante et exclure implicitement une autre, elle franchit un seuil dangereux.

La comparaison avec le cas Mugesera ne saurait être mécanique ni hâtive : l’incrimination pénale suppose des éléments constitutifs précis, intention spécifique, caractère direct et public de l’appel, contexte susceptible de produire un risque réel. Toutefois, l’histoire régionale impose une vigilance accrue face à toute rhétorique qui essentialise et hiérarchise les appartenances.

L’exigence d’une parole responsable

La région des Grands Lacs demeure hantée par la mémoire des mots qui ont précédé les massacres. Les responsables publics y portent une obligation morale et politique singulière : celle de mesurer la portée de leurs déclarations, surtout lorsqu’elles sont prononcées devant des diasporas où s’entrelacent blessures mémorielles et passions nationales.

Les propos évoqués appellent non seulement un débat politique, mais une réflexion juridique et éthique sur les limites de la parole ministérielle. Car dans des contextes marqués par des tragédies de masse, la frontière entre rhétorique identitaire et incitation délétère n’est jamais anodine.

La paix civile ne se défend pas seulement par les armes du droit et de la diplomatie ; elle se préserve d’abord par une discipline du langage. Là où le mot exclut, l’acte finit parfois par suivre.

À l’instar de Léon Mugesera jadis, dont les paroles ont précédé l’horreur, Patrick Muyaya use aujourd’hui de la parole politique pour semer la division et exclure les Tutsi congolais

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