La fabrique de l’infamie ou quand la ressemblance devient un crime en RDC

Redigé par Tite Gatabazi
Le 2 mai 2026 à 10:41

Il est des moments où le verbe, dévoyé de sa vocation civilisatrice, se mue en instrument de dégradation morale et de mise en péril du corps social.

La saillie proférée par le journaliste Litsani Choukran à l’encontre de Maître Moïse Nyarugabo réduisant le à son apparence et l’érigeant en cible légitime au motif de sa ressemblance avec le Président Kagame n’est ni une maladresse ni un simple débordement de langage : elle constitue l’expression brute d’un imaginaire politique vicié, où l’altérité est criminalisée et où la haine s’érige en argument.

Ce qui frappe, au-delà de l’indigence intellectuelle de tels propos, c’est leur banalisation par des relais se réclamant d’une proximité avec le pouvoir. Car enfin, que dit-on ici ?

“ votre tête nous énerve. Vous ressemblez à Kagame. C’est idiot et même dangereux mais c’est ça la raison »

Que l’apparence physique ce « faciès » érigé en stigmate suffirait à justifier l’animosité, voire l’exclusion symbolique. Ainsi se dessine une logique perverse : Maitre Moise Nyarugabo et tous ceux qui lui ressemblent ne sont plus jugés sur leurs actes, leurs idées ou leurs parcours, mais assignés à une figure honnie, construite et entretenue par la propagande.

Ce glissement est d’une gravité extrême. Il consacre le passage d’une conflictualité politique, certes vive mais légitime, à une essentialisation de l’adversaire. L’on ne débat plus : l’on désigne, l’on caricature, l’on déshumanise.

La célèbre maxime de La Fontaine « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère » trouve ici une résonance tragique : la culpabilité devient héréditaire, ou pire, physiognomonique. La ressemblance, réelle ou fantasmée, devient faute ; l’apparence, un crime.

Le poison des mots : des précédents judiciaires aux responsabilités présentes

L’Histoire récente, pourtant, offre des leçons d’une clarté implacable sur les ravages de tels discours. Le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), dans ce que l’on a communément appelé le « procès des médias de la haine », a établi avec une rigueur juridique incontestable la responsabilité pénale de ceux qui, par la parole et l’écrit, ont préparé les esprits à la violence.

Dans cette affaire emblématique, des responsables de médias furent condamnés non pour avoir directement pris les armes, mais pour avoir, par une rhétorique insidieuse et répétée, diffusé des messages de haine, désigné des cibles et légitimé leur élimination.

La justice internationale a ainsi reconnu que le langage n’est pas neutre : il peut être une arme, un vecteur de mobilisation meurtrière, un catalyseur de pulsions destructrices.

Trois éléments majeurs furent retenus dans ces condamnations :

la désignation explicite ou implicite d’un groupe comme ennemi, souvent à partir de critères identitaires ; la répétition et la diffusion massive de ces messages, leur conférant une apparence de normalité ; l’intention de susciter l’hostilité, voire la violence, même lorsque celle-ci n’était pas formulée de manière directe.

A l’aune de ces critères, les dérives actuelles ne sauraient être minimisées. Lorsqu’un discours public, relayé par des figures influentes, réduit un individu à une prétendue appartenance ou à une ressemblance honnie, il participe d’une dynamique dangereuse. Lorsqu’il est toléré, voire encouragé, par des sphères proches du pouvoir, il acquiert une légitimité implicite qui le rend d’autant plus pernicieux.

Il ne s’agit pas ici d’établir des équivalences hâtives, mais de rappeler une évidence : les sociétés ne sombrent pas subitement dans la violence ; elles y sont préparées, lentement, par l’accoutumance à l’inacceptable. Chaque mot de haine toléré est une concession faite à la barbarie.

L’un des drames les plus accablants qui affligent aujourd’hui la République démocratique du Congo réside sans conteste dans la démission silencieuse et, partant, coupable d’une élite pourtant investie d’une mission éminente : celle de veiller à l’intégrité du verbe public et à la dignité du débat démocratique.

Politiciens, journalistes, intellectuels, tous semblent, pour une part non négligeable, avoir abdiqué cette responsabilité cardinale, préférant la complaisance ou l’opportunisme à l’exigence morale qui devrait fonder leur magistère.

Or, en renonçant à être les gardiens vigilants du langage, ils en deviennent les corrupteurs actifs ou passifs ; et lorsqu’ils cèdent à la tentation dégradante de l’invective identitaire, ils ne se bornent pas à appauvrir le débat : ils creusent une brèche dangereuse dans l’édifice social, offrant un passage aux forces obscures de la stigmatisation, de la division et ultimement, de la violence.

Ainsi, par leur silence ou leur assentiment tacite, ils participent à l’érosion des fondements mêmes de la coexistence civique, là où leur devoir eût été d’en être les remparts les plus intransigeants.

En définitive, ériger la ressemblance en crime, c’est renoncer à l’État de droit au profit d’un tribunal des apparences. Et tolérer que cette logique prospère, c’est accepter que la haine devienne, peu à peu, une norme sociale. L’Histoire, pourtant, nous a déjà enseigné le prix de cette abdication.

Maitre Moise Nyarugabo et tous ceux qui lui ressemblent ne sont plus jugés sur leurs actes, leurs idées ou leurs parcours, mais assignés à une figure honnie, construite et entretenue par la propagande

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