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Le Président Tshisekedi n’est plus garant de la Constitution

Redigé par Tite Gatabazi
Le 10 mai 2026 à 10:14

Quand la parole présidentielle cesse d’incarner la majesté de l’État, ce n’est pas seulement l’autorité du pouvoir qui se trouve atteinte : c’est l’édifice républicain lui-même qui vacille sous le poids de la désacralisation institutionnelle.

Car la parole du chef de l’État ne relève ni de l’improvisation ni de la trivialité circonstancielle ; elle engage la continuité nationale, la crédibilité des institutions et la stabilité du pacte constitutionnel.

Lorsqu’elle se dissocie de la gravité de sa charge, qu’elle oscille entre désinvolture, contradiction et calcul politique, elle cesse d’élever l’État pour l’exposer aux incertitudes, aux soupçons et à l’érosion progressive de son autorité morale.

Il est des conférences de presse qui éclairent une nation sur la direction que prend le pouvoir. D’autres, au contraire, révèlent les fissures d’un édifice institutionnel fragilisé par les contradictions, l’improvisation et l’usure du pouvoir.

La récente prise de parole du président Félix Tshisekedi à Kinshasa appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Derrière l’apparente décontraction du ton, derrière les traits d’humour adressés à une assistance acquise et docile, s’est dessinée une réalité autrement plus préoccupante : celle d’un chef de l’État qui semble désormais parler de la Constitution comme d’une variable politique parmi d’autres, et non plus comme de la norme suprême dont il est le premier gardien.

Or, dans toute République digne de ce nom, le président n’est pas simplement un acteur politique investi d’un mandat électif. Il est l’incarnation momentanée de la continuité de l’État, le dépositaire provisoire d’une légitimité encadrée par des limites précises. Lorsque cette fonction cesse de protéger la Constitution pour commencer à la relativiser, c’est tout l’équilibre institutionnel qui vacille.

Depuis bientôt huit années, le pouvoir congolais s’est progressivement enfermé dans une rhétorique de justification permanente : les échecs seraient imputables aux autres, les dysfonctionnements hérités du passé, les blocages causés par des adversaires internes ou extérieurs.

Pourtant, à mesure que le temps passe, cette mécanique argumentative s’effondre sous le poids de sa propre contradiction. Gouverner pendant près d’une décennie tout en continuant à parler comme un opposant persécuté relève moins de la stratégie politique que d’une incapacité structurelle à assumer l’exercice même du pouvoir.

La conférence de presse de Kinshasa n’a pas seulement confirmé cet épuisement. Elle l’a exposé au grand jour.

Le ton employé sur la question du non-paiement des fonctionnaires résume à lui seul cette dérive. Voir le chef de l’État évoquer avec une légèreté presque désinvolte les retards de salaires, tout en désignant publiquement les ministres des Finances et du Budget comme responsables, traduit une conception profondément inquiétante de la responsabilité politique.

Comme si le président de la République était lui-même extérieur à l’appareil exécutif qu’il dirige. Comme s’il observait de loin les défaillances de l’État, au lieu d’en être le premier comptable devant la nation.

Mais derrière cette scène presque théâtrale, les conséquences humaines sont tragiquement concrètes. Des milliers de fonctionnaires survivent dans l’humiliation administrative. Des enseignants instruisent les enfants de la République le ventre vide.

Des infirmiers parcourent des kilomètres à pied pour rejoindre des hôpitaux dépourvus de moyens. Des agents publics transforment malgré eux les services administratifs en espaces de survie informelle, alimentant une corruption systémique que le pouvoir prétend simultanément combattre. La misère institutionnelle devient alors la matrice de la désagrégation morale de l’État.

Or, après huit années de pouvoir, l’argument du sabotage interne ne tient plus. Un chef d’État qui affirme ne pas maîtriser la chaîne de paiement de ses propres agents reconnaît implicitement soit son impuissance, soit son absence de contrôle effectif sur l’appareil qu’il dirige. Dans les deux cas, le constat est accablant. Car dans une démocratie, la responsabilité politique ne se dissout jamais dans les échelons intermédiaires : elle remonte toujours jusqu’au sommet.

Mais c’est sur la question du troisième mandat que le président Tshisekedi a franchi un seuil autrement plus grave. En déclarant publiquement : « Si le peuple veut que j’aie un troisième mandat, j’accepterai », le chef de l’État n’a pas simplement formulé une hypothèse politique. Il a introduit dans le débat public une remise en cause directe de l’architecture constitutionnelle congolaise.

La Constitution de la République démocratique du Congo est pourtant d’une clarté absolue. L’article 70 limite le mandat présidentiel à cinq ans, renouvelable une seule fois. Plus encore, l’article 220 érige cette limitation au rang de disposition intangible, insusceptible de révision.

Ce verrou constitutionnel n’est pas un détail juridique secondaire : il constitue précisément le mécanisme conçu pour empêcher la personnalisation illimitée du pouvoir et protéger la République contre les tentations de présidence à vie.

Dans ce contexte, invoquer « la volonté du peuple » afin de contourner une interdiction constitutionnelle explicite procède d’une confusion particulièrement périlleuse entre la souveraineté populaire et l’arbitraire politique.

Car la volonté populaire ne saurait être instrumentalisée contre les limites que la Constitution elle-même a consacrées pour préserver l’équilibre républicain et prévenir toute dérive personnaliste du pouvoir. En se déclarant publiquement disposé à accepter un troisième mandat pourtant prohibé par les dispositions intangibles de la Constitution, le président Félix Tshisekedi, devant le peuple congolais et sous le regard de la communauté internationale, a posé un acte d’une extrême gravité institutionnelle.

Le Chef de l’État, garant du respect de la Constitution, dépositaire suprême de la continuité républicaine et commandant suprême des forces armées, s’est désolidarisé de la norme fondamentale qu’il avait solennellement juré de défendre et de faire respecter.

Une telle posture fragilise non seulement l’autorité morale de la magistrature suprême, mais altère également la confiance des citoyens dans la permanence des garde-fous constitutionnels censés protéger la République contre les tentations de pouvoir sans limite. Don’t acte.

Les constituants avaient précisément anticipé ce type de rhétorique populiste consistant à instrumentaliser le peuple contre la Constitution elle-même. Car dans tout régime authentique, le peuple ne s’exprime durablement que dans le respect des règles qu’il s’est données. La démocratie n’est pas la dictature momentanée de la majorité ; elle est la soumission collective à un ordre constitutionnel stable.

La gravité de cette déclaration ne réside donc pas uniquement dans son contenu, mais dans ce qu’elle révèle : un rapport de plus en plus désinvolte du pouvoir à l’idée même de limite constitutionnelle. Or, lorsqu’un président cesse d’être le garant scrupuleux de la Constitution pour devenir celui qui en teste publiquement les frontières, il cesse progressivement d’incarner la stabilité républicaine. Il devient alors le facteur même de l’incertitude.

La séquence consacrée à l’armée et à la guerre dans l’Est du pays a achevé de donner à cette conférence de presse une dimension profondément inquiétante. En reconnaissant avoir été « mal informé » sur l’état réel des forces armées, après avoir auparavant affirmé avoir trouvé une armée forte et structurée, le président a exposé une contradiction d’une extrême gravité.

Car si le commandant suprême des forces armées peut admettre avec autant de légèreté avoir ignoré la réalité de l’outil militaire national, alors une question fondamentale se pose : sur quels autres dossiers essentiels le pouvoir gouverne-t-il à l’aveugle ?

Plus troublante encore est cette affirmation selon laquelle l’impossibilité de mettre fin à la guerre pourrait empêcher l’organisation des élections en 2028.

Une telle phrase nourrit inévitablement l’idée que l’insécurité pourrait devenir un argument de prolongation politique.

Dès lors, une interrogation traverse l’opinion : le pouvoir cherche-t-il réellement à résoudre la crise, ou commence-t-il à s’accommoder politiquement de sa permanence ? Car après huit années d’exercice solitaire du pouvoir, le problème n’est plus d’identifier les conséquences de la guerre sur le calendrier électoral. Le véritable enjeu est ailleurs : où est la stratégie cohérente, lisible et assumée pour sortir durablement le pays de cette spirale sécuritaire ?

Comparer la situation congolaise à celle de l’Ukraine ne saurait tenir lieu de doctrine politique. Une analogie géopolitique n’est pas une vision stratégique. Elle peut même devenir une dangereuse facilité intellectuelle lorsqu’elle sert à esquiver les responsabilités internes.

Mais l’inquiétude ne saurait concerner uniquement le pouvoir. Car face à cette dérive progressive des équilibres institutionnels, l’opposition congolaise apparaît elle aussi prisonnière de ses propres faiblesses. Fragmentée, divisée, enfermée dans des rivalités personnelles et des ambitions concurrentes, elle peine à incarner une alternative crédible capable de structurer une résistance cohérente.

Or, dans une République fragilisée, le silence ou la dispersion de l’opposition deviennent eux aussi des facteurs de dégradation démocratique. Une opposition incapable de s’unir face aux atteintes répétées à l’esprit constitutionnel abandonne progressivement le terrain politique à l’arbitraire. Elle transforme son impuissance en complicité passive.

Et lorsqu’un chef de l’État cesse d’être le garant de la Constitution, ce n’est pas seulement son pouvoir qui vacille : c’est la confiance même du peuple dans l’État qui commence à se désagréger.

Une conférence de presse qui, loin d’éclairer la trajectoire du pouvoir, a mis en évidence les fragilités et contradictions de l’exécutif de Félix Tshisekedi

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