Le rapport des services de renseignement militaires rwandais du 23 mai 1991 - estampillé avec assurance ’SECRET’ - appartient aux deux catégories. Ce rapport ’SECRET’ est conservé à l’encre et sur papier, comme si le secret pouvait purifier la stupidité.
Ce document n’est pas simplement une curiosité d’archives ; il constitue une fenêtre sur la psyché d’un régime qui avait déjà perdu la guerre intellectuellement, moralement et stratégiquement, quelques années avant de tout perdre matériellement. Le rapport n’est pas seulement une note de guerre ; c’est une révélation précoce, un accès bureaucratique déguisé en stratégie, et un cours magistral sur la façon dont la paranoïa, le racisme et les fantasmes criminels se font passer pour de l’art de gouverner.
À ce moment-là, le gouvernement Habyarimana vivait dans un univers parallèle de déni. Le Général Major Fred Rwigema, président du Front patriotique rwandais (FPR) et commandant fondateur de l’Armée patriotique rwandaise (APR), avait été tué le deuxième jour de l’offensive d’octobre 1990. Le régime célébrait prématurément, confondant la perte d’un leader avec l’effondrement d’une cause.
L’histoire, avec son ironie cruelle, en avait décidé autrement. La lutte pour libérer le Rwanda d’un système criminel se poursuivit sous la direction de Paul Kagame, avec une discipline et une détermination renouvelées. Le FPR se réorganisa, s’adapta et progressa. Rien que cela aurait dû déclencher une réévaluation lucide. Au lieu de cela, la situation provoqua l’hystérie. Cette histoire ne devait pas se terminer par le triomphe du régime, mais par sa faillite morale et politique.
Le rapport révèle un État coincé entre peur et fantasme. Il s’ouvre dans une panique totale. « Des informations fiables », affirme-t-il, indiqueraient que l’Ouganda projetait d’attaquer le Rwanda. Implicitement, le FPR n’était pas rwandais mais ougandais, malgré l’Accord de cessez-le-feu de N’SELE, en date du 29 mars 1991, et malgré la réalité historique évidente des réfugiés rwandais expulsés depuis 1959.
Le gouvernement refusait de confronter les racines politiques du conflit : l’exclusion, l’apatridie et des décennies de discrimination ethnique institutionnalisée. À la place, il s’accrochait aux théories du complot avec le désespoir d’un homme qui se noie et s’agrippe à une pierre.
La satire devient ici inévitable, non parce que le sujet serait drôle, mais parce que le régime lui-même se comportait comme une farce catastrophique. Lorsque les faits deviennent gênants, le mensonge est élevé au rang de doctrine. Dès qu’une défaite militaire se profilait, ils ne repensaient pas leur politique ; ils accusaient l’Ouganda, le Burundi, les « traîtres » internes, les partis politiques, les journaux, et même leurs propres soldats. Et quand tout échouait, ils en venaient à ce qu’ils croyaient être un coup de génie stratégique : assassiner le président Yoweri Museveni. Le meurtre, calculaient-ils, coûterait moins cher que la réforme. L’histoire montrera plus tard que le génocide contre les Tutsi, lui aussi, était perçu comme moins coûteux que la justice.
Quand les Inkotanyi ne disparurent pas
La plainte dominante du rapport frise presque le comique dans sa puérilité. La « volonté déterminée des INKOTANYI de continuer le combat », écrit-il, malgré les diverses concessions faites par la partie rwandaise, prouve que le FPR était constitué de « fauteurs de mauvaise foi qui ne veulent rien d’autre que le pouvoir sous l’égide du président Museveni ».
Il s’agit de griefs déguisés en analyse. Les « concessions » étaient purement cosmétiques - des offres qui préservaient un système politique fondé sur l’exclusion tout en exigeant la reddition de ceux dont l’existence même était niée par le régime. Le refus du FPR de se dissoudre poliment, comme le souhaitait le régime, était interprété non comme de la détermination politique, mais comme une manipulation étrangère. Le régime ne pouvait pas concevoir que des Rwandais puissent se battre pour le Rwanda avec une telle détermination.
Ici, le rapport expose sa faillite intellectuelle et non son intelligence. Comme l’avertissait Carl von Clausewitz dans " De la guerre (1832) : « La guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens. » Le régime Habyarimana refusait d’aborder les causes politiques de la guerre, et s’étonnait pourtant que le conflit militaire persiste. Il voulait un cessez-le-feu sans réforme, la paix sans justice, la reddition sans reconnaissance. Clausewitz aurait immédiatement diagnostiqué le problème : l’objectif politique était incohérent ; par conséquent, l’effort militaire était voué à l’échec.
Incapable de vaincre le FPR, le régime a internationalisé sa paranoïa. L’Ouganda, affirmait-il, était le véritable ennemi. Le Burundi était également accusé de « soutien radical » au FPR et de « passivité délibérée » dans l’arrêt du recrutement. Le gouvernement burundais, raille le rapport, « ne trouve aucun argument » pour expliquer son échec - il doit donc être moralement et politiquement complice.
La réponse proposée était une « action diplomatique de haut niveau ». Dans le langage du rapport, cette expression signifie menaces, pressions et intimidations diplomatiques. Quand cela échoue, on se plaint davantage. Et quand se plaindre s’avère insuffisant, la solution militaire entre en jeu.
Le « problème majeur » des FAR, admet le rapport, était leur inefficacité opérationnelle : ils ne pouvaient pas poursuivre les Inkotanyi en Ouganda, tandis que ceux-ci pouvaient tirer depuis ce territoire. La solution ? Identifier des positions au-delà de la frontière - centres d’entraînement, nœuds logistiques - et les détruire par des raids. Ces raids seraient accompagnés d’une « campagne à grande échelle » visant à mettre en avant les prétendus conflits internes au FPR. C’était le temps où Radio Rwanda devait diffuser des rumeurs sur la mort des dirigeants du FPR, une stratégie censément attrayante.
En d’autres termes : empiéter sur le droit international par la force et mentir avec enthousiasme dans les médias. La croyance selon laquelle la propagande pouvait remplacer le succès sur le champ de bataille révèle un régime qui confondait le vacarme avec le pouvoir et la victoire. Dans L’Art de la guerre, Sun Tzu avertissait, il y a plus de deux millénaires : « Si vous connaissez l’ennemi et que vous vous connaissez vous-même, vous n’aurez pas à craindre le résultat de cent batailles. » Le gouvernement Habyarimana ne connaissait ni l’un ni l’autre. Il se moquait de l’ennemi et se mentait à lui-même.
L’assassinat du président Museveni
Vient ensuite le passage qui fait tomber toutes les dernières illusions. Après avoir échoué sur les plans militaire, diplomatique et intellectuel, le rapport propose l’assassinat.
« Par l’intermédiaire d’organisations privées spécialisées, nous devrions envisager une tentative contre la vie de MUSEVENI. Il n’est pas impossible de le faire éliminer. »
Il ne s’agit ni d’allégorie ni de rhétorique. C’est un document d’État qui propose le meurtre politique. La justification est d’un cynisme saisissant : « Le coût de la mise en œuvre d’un tel plan serait bien inférieur au coût de la guerre que MUSEVENI nous a imposée. »
Ici, le meurtre devient une décision budgétaire. L’assassinat est présenté comme une option rentable, comme un acte de bonne gestion financière. Et à qui confier la supervision de cette politique prétendument éclairée ? « Aux services de renseignement militaire », chargés d’une « étude approfondie » du projet. Les mêmes services incapables de gagner une guerre conventionnelle étaient désormais censés exécuter avec compétence un homicide transnational.
B. H. Liddell Hart notait dans Strategy (1954) : « L’objectif de la guerre est un meilleur état de paix, ne serait-ce que de son propre point de vue. » Assassiner le président d’un pays voisin n’aurait pas apporté la paix ; cela aurait ouvert la voie au chaos régional. Mais le régime avait abandonné la stratégie au profit de la rancœur. Il confondait fantasme criminel et réalisme.
Armée nerveuse et extrémisme ethnique
Après avoir proposé le meurtre, le rapport opère ensuite - sans la moindre ironie - un virage vers la nécessité de la réflexion. Un cadre permanent d’étude. Un groupe de réflexion. Des techniciens militaires réunissant des responsables du ministère des Finances, du ministère de la Planification et de la Banque nationale du Rwanda (BNR) afin de se préparer à une guerre longue.
L’absurdité est révélatrice. Un gouvernement qui refusait de reconnaître les raisons mêmes de l’existence de la guerre voulait désormais mobiliser des économistes et des sociologues pour la gérer. Basil Liddell Hart mettait précisément en garde contre ce type de stupidité : « Plus une stratégie vise la victoire décisive, plus elle risque une défaite décisive. » Le régime voulait une victoire totale sans répondre aux griefs qui nourrissaient la résistance. Il planifiait une guerre sans fin tout en prétendant rechercher la stabilité.
Le rapport trahit une profonde anxiété au sein de l’Armée rwandaise (FAR). Les soldats murmuraient. Des plaintes autrefois chuchotées étaient désormais imprimées dans les journaux. Le « commandant » était exhorté à « réagir en conséquence » pour éviter une explosion au sein de l’armée.
C’est le langage d’une institution en pleine désintégration. La discipline s’érode non pas parce que les soldats sont faibles, mais parce que la direction est malhonnête. Les FAR étaient sommées de mener une guerre dont la justification ne convainquait plus même leurs propres officiers. Le régime ne répondait pas par la réforme, mais par la répression et la mobilisation ethnique.
Cela devient évident dans la section la plus révélatrice : le « Domaine politique ». La politique multipartite approchait, et le régime ne répondait pas par la confiance démocratique, mais par le calcul sectaire.
Le Parti social-démocrate (PSD) était rejeté comme un simple dossier familial d’anciens élites amers : Félicien Gatabazi, ancien ministre emprisonné avec sa femme pour détournement de fonds ; Frédéric Nzamurambaho, prétendument rancunier d’avoir été exclu du pouvoir. Les partis étaient évalués non sur leurs idées, mais sur leur utilité. Des noms étaient traînés dans la boue avec la malveillance triviale d’un dossier policier. L’assassinat de caractère, même sans pertinence, remplaçait le débat politique. Gatabazi fut tué le 21 février 1994, tandis que Nzamurambaho, alors ministre de l’Agriculture, fut assassiné avec sa famille le 7 avril 1994.
Le Mouvement démocratique républicain (MDR), en revanche, était traité avec une prudente considération. Il était populaire. Riche. Ambitieux. Pire encore, il convoitait des postes militaires. Et puis apparaît la phrase la plus accablante : son « caractère HUTU extrémiste » n’était pas présenté comme un danger, mais comme une arme - capable d’attirer une armée déjà sensibilisée à l’ethnicité par une guerre « imposée par les TUTSI venus de l’extérieur ».
Nous sommes en mai 1991. En octobre 1993, Froduald Karamira du MDR proclamera ouvertement le ’Hutu Power’. La trajectoire était claire. L’extrémisme était admiré, cultivé et instrumentalisé. Le rapport va jusqu’à avertir qu’il fallait tenir les soldats à l’écart des partis politiques, de peur qu’ils ne s’alignent sur « le parti HUTU le plus extrémiste ». Ils connaissaient le danger. Ils l’ont pourtant nourri.
Il n’est pas nécessaire d’écrire les noms pour que l’histoire les fournisse : des officiers tels qu’Augustin Bizimungu, Théoneste Bagosora, Aloys Ntiwiragabo, Aloys Ntabakuze - et d’autres, façonnés par l’absolutisme ethnique des époques Kayibanda et Habyarimana. Le rapport se lit comme une répétition générale de la catastrophe.
Conclusion
Le rapport des services de renseignement militaire du 23 mai 1991 apparaît aujourd’hui non comme la preuve d’une quelconque victimisation, mais comme celle d’un échec prémédité. Il documente un régime qui refusait d’affronter la réalité : que le FPR était rwandais, que sa cause était enracinée dans une injustice historique, et qu’aucune quantité de propagande, de raids ou de projets d’assassinat ne pourrait effacer ce fait. Au lieu de la réforme, le régime a choisi le complot. Au lieu du dialogue, il a choisi la mobilisation de la haine ethnique. Au lieu de plans pour gagner, il a choisi le meurtre.
Sun Tzu avertissait : « Celui qui manque de prévoyance et sous-estime ses adversaires est voué à être capturé par eux. » Le gouvernement Habyarimana a pris à la légère la détermination du FPR, a mal évalué sa légitimité politique et a fantasmé sur l’assassinat de Museveni comme un raccourci vers la victoire. Ce même état d’esprit rationalisera plus tard le meurtre de masse comme solution à des problèmes politiques.
Le document montre que le génocide perpétré contre les Tutsi n’a pas surgi du chaos ni d’un accident. Il a été précédé par le calcul, par l’admiration de l’extrémisme et par la conviction que tuer - un homme ou un million - coûtait moins cher que l’honnêteté et la justice. En ce sens, le projet d’assassiner Museveni n’était pas une anomalie. C’était une répétition.
L’histoire a ainsi rendu son verdict. Le régime qui rêvait de meurtre dans des notes secrètes s’est effondré sous le poids de ses propres falsifications. Le rapport demeure, estampillé ’SECRET’, désormais public et accablant - témoignage d’un État qui annonça ses crimes bien avant de les commettre.














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