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Natacha Polony, Marianne et le Rwanda

Redigé par Serge Farnel
Le 10 mars 2022 à 10:21

Le 18 mars 2018 sur la radio France Inter, Natacha Polony, directrice de la rédaction de l’hebdomadaire français Marianne, a, au sujet du génocide perpétré contre les Tutsi du Rwanda, considéré « nécessaire de regarder en face ce qui s’est passé à ce moment-là et qui n’a rien finalement d’une distinction entre des méchants et des gentils ».

Elle a ajouté : « Malheureusement, on est typiquement dans le genre de cas où on avait des salauds face à d’autres salauds […] C’est-à-dire que je pense qu’il n’y avait pas d’un côté les gentils et de l’autre les méchants dans cette histoire » Elle a également expliqué, en parlant de « salauds », ne pas s’être référée à la population mais aux dirigeants. Or depuis janvier 2017, la loi française sur la liberté de la presse punit le fait de nier, minorer ou banaliser de façon outrancière tous les génocides reconnus par la France.

La journaliste a donc été jugée les 1er et 2 mars devant le tribunal correctionnel de Paris pour contestation du génocide perpétré contre les Tutsi du Rwanda. Voici la déposition de Serge Farnel, témoin cité par la communauté rwandaise de France (partie civile) à l’occasion du premier jour de procès, le 1er mars 2022.

De formation ingénieur en aéronautique, ma vie a changé de cap dès lors que j’ai cru comprendre, par les travaux de chercheurs et journalistes, qu’il était possible que mon pays, la France, ait été impliqué au Rwanda dans le « ça » du « plus jamais ça ».

L’importance pour moi de cette question vient, même si j’ai mis longtemps à l’admettre, de l’histoire de ma famille, ma mère, Charlotte, ayant été, lorsqu’elle avait quatre ans, raflé en 1942 avec sa propre mère polonaise, Shana, par la police parisienne, toutes deux ayant été menées au Veld’Hiv.

Ma mère parviendra évidemment à en sortir, puisque je suis là devant vous, ce grâce à une infirmière française, ce qui ne fut pas le cas de sa mère qui fut, elle, assassiné à Auschwitz. Je n’ai depuis plus de quinze ans jamais lâché l’affaire rwandaise car il m’a été impossible de vivre avec un peu de légèreté dans un pays dont certains dirigeants sont susceptibles d’avoir, en notre nom, accompagné un génocide.

J’ai suivi de près l’évolution des relations franco-rwandaises post-génocidaires sur lesquelles j’ai beaucoup écrit. J’ai, par ailleurs, au Rwanda, recueilli le témoignage de très nombreuses personnes, rescapés ou anciens génocidaires, les rassemblant au sein d’un livre, l’ensemble des témoins ayant accepté de parler à visage découvert de telle sorte que qui veut les entendre après moi dispose de leur nom pour le faire. Tout cela a fait que Me Gisagara a considéré que mon point de vue sur cette affaire pourrait vous intéresser.

Avant de démarrer ma déposition je voudrais exprimer l’intérêt que j’ai en général à écouter les diverses analyses, notamment sociétales, de Mme Polony, ce aussi bien dans la forme (cette aisance qu’elle a à l’expression de sa pensée) que dans le fond, parfois.

Je dis cela en préambule afin qu’on sache que je n’ai rien contre elle et que je ne cherche nullement à lui nuire, tant et si bien que, fort de cet a priori positif, lorsque j’ai pris connaissance de ses propos, qui pour semer la confusion entre victimes et bourreaux m’ont profondément choqué dans le contexte d’un génocide, j’ai naturellement cherché à lui accorder des circonstances atténuantes parmi lesquelles la possibilité qu’elle ait été, pour ne pas être suffisamment au fait du dossier, facilement manipulable.

Je me suis en effet toujours demandé comment faisaient les journalistes généralistes, aussi brillants soient-ils, pour avoir quelque chose à dire sur tous les sujets. Il est des dossiers d’une complexité telle qu’il est risqué d’en parler sans les connaître a minima, quand d’autres sont d’une nature telle qu’on ne saurait en parler avec légèreté.

Ma recherche de circonstances atténuantes a toutefois été rattrapée par l’activisme du magazine Marianne à tordre l’Histoire du génocide perpétré contre les Tutsi du Rwanda, ce non seulement depuis 2004 que depuis que Mme Polony en a pris les rênes en 2018.

Et on ne peut, à mon sens, analyser proprement ses propos sans tenir compte de ce contexte. Ainsi lorsqu’elle dit que l’ « on avait des salauds face à des salauds », il conviendrait d’analyser cette phrase à l’aune de la tribune qu’elle va offrir un peu plus tard dans Marianne à une certaine Judi Rever, charge pour cette dernière de nous expliquer que le génocide perpétré contre les Tutsi du Rwanda aurait en partie été l’œuvre des actuels dirigeants rwandais (en majorité tutsi à l’époque où les cartes d’identité rwandaise indiquait encore la mention ethnique).

Une accusation transposable à celle qui aurait consisté à affirmer du premier Premier ministre de l’État d’Israël, David Ben Gourion, qu’il aurait participé à planifier et mettre en œuvre la Shoah dans l’idée de devenir président d’un État à naître sur les cendre de ce génocide !

Il fallait oser une telle accusation. Par ailleurs, quand Mme Polony nous dit ne vouloir parler que des dirigeants et non de la population, oublie-t-elle que Judi Rever nous parle, elle, de prétendues milliers de génocidaires tutsi qui auraient participé au génocide des leurs ? Or ce ne sont pas des dirigeants. Dès lors, je me suis demandé quoi penser des propos de Mme Polony lorsqu’elle se défend de nier l’existence du génocide perpétré contre les Tutsi du Rwanda, et qu’au même moment elle participe à en nier si grossièrement le mécanisme. Aussi ai-je suspecté qu’il s’agissait de sa part d’un stratagème.

Un stratagème qui est loin d’être nouveau. C’est qu’on aura fait feu de tout bois, depuis qu’il n’a plus été envisageable de nier l’existence de ce crime contre l’Humanité, une fois celui-ci reconnu par le TPIR [Tribunal pénal international pour le Rwanda] et avant que sa négation ne soit elle-même sanctionnée par la loi de 2017.

On aura fait feu de tout bois pour tenter, tout en clamant haut et fort ne pas nier son existence, de rester fidèle à l’esprit de l’ancienne communication, celle qui aura fait partie intégrante du plan génocidaire précisément pour nous cacher l’existence d’un génocide contre les Tutsi en gestation puis en cours d’exécution.

Entre les tentatives d’un Védrine d’expliquer que ce génocide n’aurait pas été planifié mais ne serait que le résultat de la transformation progressive d’une colère populaire spontanée, les tentatives d’un Villepin d’expliquer que le génocide bien réel contre les Tutsi se serait accompagné d’un autre génocide, lui imaginaire, contre les Hutu, recyclant de la sorte l’ancienne thèse du conflit interethnique, véritable écran de fumée derrière lequel se cache le génocide contre les Tutsi, et enfin les tentatives du magazine Marianne que dirige alors Mme Polony lorsque ce média tente, par le biais de la tribune de Judi Rever, d’expliquer que ce génocide serait en partie l’œuvre des dirigeants actuels du Rwanda.

Le choix de publier cette tribune aura au moins eu le mérite d’éclairer, en tout cas à mes yeux, les propos tenus un peu plus tôt par Mme Polony sur France Inter. Car en accordant cette tribune, elle s’est de facto inscrite dans la continuité de la stratégie de Marianne qui aura, pendant quinze ans, vainement tenté de tordre l’Histoire de ce génocide.

J’insiste sur ce « vainement » et compte y revenir car c’est là le cœur de mon propos. J’en profite pour dire, à cet endroit, combien je trouve incompréhensible qu’on prête encore l’oreille, sur ce dossier, aux théories de certains journalistes de ce média, qui ont été publiquement confondus dans leur volonté de fausser l’Histoire, ce que je m’apprête à démontrer. Et si je considère bien sûr que Mme Polony n’est pas responsable de la communication de Marianne sur ce sujet avant d’en avoir pris la direction, ses décisions, maintenant qu’elle est à la tête de ce média, la font, à mon sens, endosser ce passé.

Dès lors, ses propos tenus sur France Inter ne sauraient être considérés comme des propos à chaud qui auraient un instant dépassé sa pensée, mais comme des propos totalement assumés en ce qu’ils s’inscrivent parfaitement dans une stratégie de communication constante depuis quinze ans et à laquelle elle a donc montré qu’elle adhérait.

Oui, quinze ans séparent l’article de Judi Rever d’un autre article publié lui aussi dans les colonnes de Marianne, tous deux suivant exactement la même ligne de communication, à savoir celle qui prétend que le génocide contre les Tutsi aurait été planifié et exécuté par le FPR [Front patriotique rwandais, mouvement de rébellion des exilés en majorité tutsi revenus au Rwanda dans le cadre d’un guérilla lancée le 1er octobre 1990].

Le 12 avril 2004, Marianne nous préparait ainsi à prendre connaissance du témoignage d’un certain Ruzibiza en écrivant que « Paul Kagame estimait que seule une solution apocalyptique pourrait le conduire à prendre le pouvoir. » En évoquant des « documents accablants », Marianne préparait donc le public à faire sienne la thèse de celui qui s’avérera être le « témoin-clé » du juge Bruguière dans l’instruction relative à l’attentat contre le président rwandais Habyarimana, attentat qui fit partie intégrante du plan génocidaire en ce qu’il aura été le premier événement d’une séquence d’événements déclenchés les uns après les autres conformément audit plan et qu’il s’agira de nous faire apparaître comme des événements non préparés en amont : cette thèse était que Kagamé aurait été l’ordonnateur de cet attentat.

Dans le témoignage que Marianne rendit alors disponible en exclusivité sur son site web, Ruzibiza y prétendait entre autres que « les corps enterrés dans les fosses communes n’étaient pas uniquement ceux des Tutsi », nous présentait les milices génocidaires Interahamwe comme des milices d’autodéfense, mentionnait « une autorisation (de massacrer) émanant d’un seul homme : Kagamé » qu’il comparait à Hitler.

Quatre ans plus tard, en novembre 2008, Ruzibiza se rétractait en avouant publiquement que tout ce qu’il avait écrit et dit jusqu’alors sur l’attentat était faux. C’était dès lors toute l’ossature de l’instruction du juge Bruguière qui s’effondrait, entraînant dans cet effondrement tous ceux qui avaient participé à promouvoir cette thèse mensongère : Marianne, Pierre Péan, Claudine Vidal et André Guichaoua, respectivement préfacier et postfacier du livre de Ruzibiza dans lequel il reprit les mensonges qu’il avait écrit dans son premier rapport publié par Marianne, livre qu’ils présentèrent à Science-po sous l’égide de Philip Reynjtens et de Rony Brauman.

Deux ans plus tard, Ruzibiza décédait et, au lendemain de sa mort, le 23 septembre 2010, Marianne publiait un nouveau document : le procès verbal d’une audition tenue trois mois plus tôt par le même Ruzibiza, et au cours de laquelle il était subitement revenu à ses premières accusations contre le FPR.

Si ce n’est que dans ce document, il démentait ce qu’il avait pourtant affirmé aussi bien dans son rapport que dans son livre, à savoir qu’il avait été un témoin oculaire de l’attentat puisqu’il disait cette fois-ci avoir été à près de cent kilomètres du lieu de l’attentat. Le titre de l’article de Marianne au sein duquel fut publié le contenu de cette audition faisait état de ce qu’ « avant de succomber, il avait expliqué avoir subi les pressions et les menaces des hommes de Kagame. » Aussi fallait-il croire sur parole le journaliste de Marianne lorsqu’il prétendait avoir eu la primeur d’une telle confidence au chevet de Ruzibiza.

La question se pose de savoir pourquoi le magazine Marianne aura attendu trois mois qu’il décède pour publier ce document et pourquoi l’avoir publié au lendemain de sa mort.

Si j’ai tenu à revenir un instant sur cette affaire, c’est pour nous permettre de dégager les intentions de ceux qui ont diffusé ces mensonges.

Car si ce genre d’accusations parviennent à faire quelque illusion au moment où elles sont lancées, ce qui est le cas à chaque commémoration de ce génocide lorsqu’il s’agit de s’en servir comme leurre médiatique destiné à détourner notre regard des accusations portées contre les dirigeants français de cette époque, elles ne résistent pas, comme on vient de le voir, à la patine du temps. Or je ne vois pas bien comment Mme Polony, au moment où elle a tenu ses propos sur France Inter, pouvait ignorer cette démonstration faite publiquement que les thèses promues ces dernières années par le magazine qu’elle dirige aujourd’hui étaient mensongères, d’autant qu’elle était chez Marianne de 2002 à 2009, c’est-à-dire au plus fort des tensions franco-rwandaises.

Aussi je ne peux faire autrement que considérer ses propos tenus sur France Inter à l’aune de sa détermination à persévérer à promouvoir une thèse que je considère, par sa monstruosité, être la pire façon d’être négationniste.

Et puisque l’on parle de potentiels crimes du FPR, en voici un. Il m’a été raconté par un Rwandais m’ayant confié ne plus pouvoir dormir sans faire de cauchemar depuis ce qu’il a dû faire. Il a, alors qu’il était soldat du FPR, participé à exécuter ceux qui, parmi ses collègues, s’étaient vengés en tuant des génocidaires qui venaient, quasiment devant leurs yeux, de massacrer leur propre famille.

Aussi, quand le tandem Polony/Rever accuse les Tutsi du FPR d’avoir massacré ceux de Bisesero, il parle pour certains d’avoir massacré leur propre famille ! Cet ordre avait été donné pour montrer l’exemple et ainsi éviter la contagion de la vengeance.

Vous ne m’en voudrez pas de taire le nom de ce témoin. Pour tout dire, je n’ai même pas osé lui demander de rendre public son nom. Ce n’est pas mon habitude, tous les témoins que j’interroge le faisant en général à visage découvert de telle sorte que quiconque désire après moi les rencontrer puisse librement le faire, ce contrairement aux témoins de Judi Rever qui, selon elle, réclameraient l’anonymat, ce qui est bien commode.

Pour clore mon intervention, je voudrais dire qu’accuser les victimes d’un génocide d’avoir en quelque sorte participé à leur propre extermination, c’est leur infliger bien pire que la négation du génocide dont elles ont été la cible. La loi contre la négation du génocide n’est pas un jeu de « ni ou ni non ».

Et c’est, je trouve, se moquer de cette loi et insulter l’intelligence des juges que de penser qu’il suffirait de rendre, d’une certaine façon, coupables les victimes d’un génocide du génocide qu’elles ont subi pour faire croire qu’on ne l’aurait pas pour autant contesté quand on le fait ainsi de la pire des manières. Car qu’est-ce qu’un crime lorsque le tueur est la victime si ce n’est un suicide ? Et qu’on ne me dise pas qu’il ne s’agit pas de la même chose.

À en croire le tandem Polony/Rever, un Tutsi du FPR aurait tué son frère de sang tutsi resté au pays ? Un neveu tué son oncle ? Mais de quel esprit malade est donc sortie une telle théorie ? Et comment peut-on la colporter ?

Mais ce que je crains avant tout, c’est que, faute de sanction, on offre à d’autres médias une jurisprudence leur permettant d’asseoir un peu plus, dans l’opinion, ces thèses d’inversion des victimes et des bourreaux, ce qui serait très dangereux en ce qu’on donnerait a posteriori crédit au slogan qui fut le leitmotiv du génocide contre les Tutsi du Rwanda en 1994.

On se souvient que la RTLM [Radio télévision libre des mille collines] appelait la population hutu à tuer les Tutsi avant que ce ne soient eux qui les tuent, s’appuyant pour cela sur un prétendu plan de ces derniers en ce sens.

Aurions-nous donc déjà oublié le Protocole des Sages de Sion ? Et que ne nous souvenons-nous de son utilisation lors de l’exposition « Le juif et la France » en 1941 ? Il s’agissait de faire croire aux Parisiens que les juifs avaient un plan visant à soumettre le monde.

Cette exposition dura jusqu’au mois de janvier 1942, quelques mois seulement avant la rafle du Veld’Hiv, dans un Paris dont on avait au préalable lavé le cerveau des habitants afin de la faciliter. Ce que nous jugeons aujourd’hui, c’est l’utilisation de ce type d’inversion à des fins mortifères. Je rêve que ce procès aide à mettre un point d’arrêt à ces accusations en miroir qui, un jour ou l’autre, nous mèneront à de nouvelles exterminations.

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