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Le Mensonge d’Etat

Redigé par Jean-Pierre Cosse
Le 3 janvier 2016 à 01:25

Les documents militaires inédits publiés, le 1er décembre, par Mediapart et France Inter révèlent que l’armée française au Rwanda, en 1994, avait laissé se développer, en connaissance de cause, des massacres de Tutsi sur les collines de Bisesero, à l’ouest du pays.
Nous ne pouvons qu’approuver le courrier que l’association Survie , la Ligue des droits de l’homme, la Fédération des droits de l’homme ont envoyé au juge Choquet. Elles y déclarent en substance que « le fait de ne pas se rendre à Bisesero pour (...)

Les documents militaires inédits publiés, le 1er décembre, par Mediapart et France Inter révèlent que l’armée française au Rwanda, en 1994, avait laissé se développer, en connaissance de cause, des massacres de Tutsi sur les collines de Bisesero, à l’ouest du pays.

Nous ne pouvons qu’approuver le courrier que l’association Survie , la Ligue des droits de l’homme, la Fédération des droits de l’homme ont envoyé au juge Choquet. Elles y déclarent en substance que « le fait de ne pas se rendre à Bisesero pour y intervenir, ne pas désarmer les miliciens, les laisser partir combattre… caractérise en l’état du dossier d’instruction des actes de complicité. »

Certains commentateurs du texte de Mediapart n’ont pas tort de dire que ces officiers obéissaient aux ordres de leurs autorités politiques et qu’en leur âme et conscience ils auraient dû désobéir. Effectivement, lorsqu’on observe de près les faits, qu’on rappelle le contexte de l’époque et qu’on examine le contenu de la résolution du Conseil de sécurité, contrairement à la déclaration de Mediapart et de France Inter concernant le mandat de l’Onu, on s’aperçoit que celui-ci n’incitait pas précisément à mettre fin aux massacres. Le mensonge se situe, aussi et surtout, au sommet de l’État français et du Conseil de sécurité.

Il est vrai qu’autour du 16 juin 1994, le président François Mitterrand, le Premier ministre, Édouard Balladur et, surtout, le ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé, proclamaient que l’intervention française arrêterait les massacres.

C’était une réponse aux médias qui, sous la pression des hommes de terrain de Médecins Sans Frontières, montraient l’atrocité des tueries en soulignant la responsabilité de la France. Les observateurs n’étaient pas dupes : devant la débâcle des forces armées rwandaises, les autorités françaises cherchaient à secourir leur allié pour empêcher une victoire totale des « rebelles ».

Le 19 juin 1994, Boutros Boutros-Ghali, en tant que secrétaire général, dans sa lettre au Conseil de sécurité, estime que « le Conseil peut prendre en considération une force commandée par la France sous chapitre VII (pouvant utiliser les armes) afin d’assurer la sécurité et la protection des personnes déplacées et des civils menacés ».

Il évoque, à ce moment-là, la nécessité d’arrêter le génocide : « Il est évident que les efforts de la communauté internationale pour rétablir la stabilité au Rwanda, à la fois en arrêtant le génocide et en assurant un cessez-le-feu, ont pour objectif de revenir aux accords d’Arusha. » C’est nous qui avons souligné.

Le 22 juin, lorsque paraît la résolution 929 de l’Onu, il n’est plus question du génocide des Tutsi. Il est dit que le Conseil de sécurité autorise une opération, limitée à deux mois, à but « strictement humanitaire (…) qui sera menée de façon impartiale et neutre et ne constituera pas une force d’interposition entre les parties ».

Le Conseil se contente de dire qu’il est profondément préoccupé par la poursuite des massacres systématiques et, de grande ampleur, de la population civile. L’absence du mot tabou, dit avec pertinence Jacques Morel, est pour éviter de devoir « respecter les engagements pris en signant la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948, c’est-à-dire arrêter les assassins, les emprisonner afin de les remettre à un tribunal ».

La rédaction, très habile, de cette résolution, œuvre certainement d’Alain Juppé avec le concours de Boutros Boutros-Ghali et d’Édouard Balladur, en dissimulant le génocide, place les officiers et les soldats français, engagés dans l’opération Turquoise, uniquement dans le cadre d’une guerre civile.

Rien ne leur indique que, sur le territoire voisin du théâtre des combats, l’abattage des innocents ne va pas continuer, rien ne leur précise quels sont les bourreaux. Ainsi, le gouvernement intérimaire rwandais (qui gère le génocide), et toutes les administrations locales, mobilisées pour la mise à mort des civils tutsi, sont toujours légitimées. Philippe Biberson, président de MSF, dans son article du Figaro (« Rwanda, le piège humanitaire », 15 juillet 1994) fut le seul à comprendre les effets pernicieux de cette manipulation des consciences :

« De fait, dit-il, la résolution 929 est un modèle de duplicité. Tout en faisant entendre qu’il s’agit d’un génocide (…) elle évite de l’expliciter. » Affirmer la neutralité et l’impartialité devant un génocide est, poursuit-il, « une attitude honteuse qui nie la réalité du crime et trompe l’opinion publique sur les intentions affichées ».

Les militaires français ne sont donc pas les seuls complices des génocidaires. Les décideurs politiques français et les membres du Conseil de sécurité ont affiché et pratiqué une complicité active avec les auteurs du génocide des Tutsi rwandais.

Jean-Pierre Cosse est auteur de Alain Juppé et le Rwanda.
Son Email : [email protected]


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