Loin d’éclairer la transformation profonde de l’Est de la République démocratique du Congo, ce document consigne surtout l’impuissance analytique d’une organisation qui peine à penser les mutations politiques lorsqu’elles échappent à ses cadres normatifs hérités.
Pour les populations concernées, la réalité ne se décline plus en paragraphes prudents ni en annexes méthodologiques : elle se vit sur le terrain, dans l’expérience quotidienne de la sécurité, de la justice et de l’administration.
A ce titre, le rapport aurait gagné en probité intellectuelle à l’abstention, tant il heurte l’esprit et la lettre de la Charte des Nations unies, trahissant les attentes minimales que l’on pouvait encore nourrir à l’égard de l’institution que le général de Gaulle, avec une lucidité cruelle, qualifiait déjà de « machin ».
La critique centrale adressée à l’AFC-M23, celle d’une prétendue « usurpation » des fonctions régaliennes révèle, à l’examen, moins une violation qu’un aveu involontaire de succès. En documentant la mise en place de structures administratives, judiciaires et budgétaires dites « parallèles », le rapport atteste en réalité de l’émergence d’un ordre fonctionnel là où l’État central a déserté depuis des décennies.
Délivrer des titres de circulation, sécuriser la propriété foncière, reformer la fiscalité, instituer des mécanismes de justice transitionnelle : autant d’attributions que la théorie classique de l’État associe à la souveraineté effective. Les criminaliser revient à confondre la norme abstraite avec l’exigence concrète de gouvernabilité.
Loin d’une usurpation, il s’agit d’un comblement de vide, un fédéralisme de facto que l’expertise onusienne se refuse à nommer, faute d’outils conceptuels pour penser la souveraineté émergente hors des capitales reconnues.
La question des FDLR illustre, quant à elle, un aveuglement sélectif devenu doctrine. Le rapport feint de s’alarmer des opérations conduites contre ces groupes, tout en concédant sans en tirer les conséquences la collaboration persistante des FARDC avec des acteurs lourdement compromis par l’histoire génocidaire régionale.
Cette dissonance confine à l’incohérence normative : Neutraliser les FDLR n’est pourtant pas une transgression du droit international humanitaire ; c’est une exigence de survie régionale, en parfaite consonance avec des résolutions onusiennes demeurées lettre morte faute de volonté opérationnelle.
L’indignation affichée autour du contrôle des sites miniers Twangiza, Rubaya et autres relève de la même hypocrisie méthodique. Pendant plus de vingt ans, des réseaux mafieux adossés au pouvoir central et à aux FDLR ont méthodiquement saigné la région, sous le regard passif d’une communauté internationale prompte à prêcher la « traçabilité » sans jamais tracer ses propres flux financiers.
La sécurisation des axes et la formalisation de l’économie locale, aussi imparfaites soient-elles, rompent avec l’anomie prédatrice antérieure. Si la traçabilité constitue réellement un impératif éthique, qu’elle commence par l’audit des fonds injectés dans une armée nationale qui ne maintient ses lignes qu’au prix d’alliances contre-nature avec des milices qualifiées ailleurs de terroristes.
Enfin, l’accusation de « recrutements forcés » révèle une sémantique de la défaite plus qu’une analyse sociopolitique. Dans toute entité politique en gestation, la mobilisation pour la défense collective relève du devoir civique tel que l’entend la théorie républicaine classique. L’afflux d’anciens membres des FARDC et de groupes d’autodéfense n’est pas nécessairement l’indice d’une contrainte, mais peut être lu comme le symptôme d’un déplacement du centre de gravité du pouvoir effectif. La méthodologie invoquée, fondée sur des témoignages fragmentaires et souvent intéressés, confond la parole des vaincus avec l’objectivité scientifique.
Ainsi conçu, ce rapport apparaît déjà comme un document d’archives, figé dans une temporalité dépassée avant même d’avoir été pleinement débattu. Tandis que l’ONU disserte sur des « violations de souveraineté » théoriques, d’autres acteurs s’emploient à en construire les attributs concrets.
L’histoire politique enseigne que la souveraineté ne se proclame pas : elle s’exerce. Et lorsque le train de la recomposition étatique s’ébranle, il n’obéit guère aux signaux rouges d’une bureaucratie lointaine en quête de pertinence perdue.














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