Loin de relever de l’anecdote administrative ou du tumulte passager, elles se donnent à lire comme des symptômes éloquents d’un malaise plus vaste, traduisant les tensions souterraines d’un pouvoir en proie à ses propres incertitudes, les crispations d’un appareil d’État gagné par la défiance et les dérèglements d’un système où l’exception tend à se substituer à la norme, et la peur à la raison.
La série d’arrestations et de transferts à la prison militaire de Ndolo de hauts gradés des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) relève de cette catégorie. Elle s’inscrit dans un climat de suspicion généralisée, d’hyper-sécurisation du pouvoir et de crispation au sommet de l’État, où la méfiance se mue en méthode de gouvernement.
Après six mois d’auditions du Conseil National de Cyberdéfense (CNC), le Chef de l’État a ordonné le transfert à Ndolo des officiers et civils ci-après :
Lieutenant-Général BUAMUNDA NTUMBA, Général-Major NDAYWEL OKURA Christian, Général de brigade KATENDE BATUBADILA Benjamin, Général de brigade LONGONDJO LOBANDJI Antoine, alias LOLO, Colonel BOELE BAGOLOME Jules, Major EMBOLE NGONDILI Jean Lambert, Maître KABEYA MBUYI Jean Marcel, SAFARI BIGARURA John, MBU-LETANG John et Lieutenant-colonel ADA SEBAKUNGU.
Les intéressés sont poursuivis pour une litanie d’infractions d’une extrême gravité, dont la simple énumération suffit à mesurer la charge politique et symbolique du dossier : association de malfaiteurs, complot contre le Chef de l’État, tentative d’assassinat, trahison par entretien d’intelligences avec une puissance étrangère, violation des consignes, clientélisme, diffusion ou relais de fausses informations via les réseaux sociaux, offense envers le Chef de l’État, incitation à s’armer contre l’autorité de l’État et tribalisme.
La mécanique d’une purge
Dans l’histoire des États et singulièrement des régimes fragilisés par l’insécurité, la défiance interne ou la contestation larvée, la purge au sein de l’armée obéit à une logique bien connue. Elle ne procède pas seulement d’une exigence de discipline ou de justice ; elle naît souvent d’une paranoïa du sommet, lorsque le pouvoir, assiégé par ses propres peurs, en vient à percevoir toute autonomie, toute influence ou toute popularité interne comme une menace existentielle.
La purge militaire se caractérise alors par trois traits constants : la concentration du soupçon sur des figures réputées puissantes, charismatiques ou trop indépendantes ; l’extension des chefs d’accusation, mêlant crimes de droit commun, atteintes à la sûreté de l’État et infractions idéologiques ou morales ; la mise en scène judiciaire, destinée à produire un effet dissuasif, sinon exemplaire, à l’égard de l’ensemble du corps militaire.
Dans ce schéma, l’objectif implicite n’est pas seulement de sanctionner des faits établis, mais de reconfigurer les rapports de force internes, d’assécher toute capacité de contestation et de rappeler que l’allégeance prime sur l’expertise, la loyauté personnelle sur la compétence institutionnelle.
L’armée entre discipline et suspicion
Or, une armée gouvernée par la peur de ses propres cadres est une armée fragilisée. La suspicion permanente érode la cohésion, stérilise l’initiative et transforme la hiérarchie en champ de mines.
A terme, la discipline n’y est plus le fruit de la conviction et de l’éthique du service, mais celui de la crainte et du calcul.
Pour la RDC confronté à des défis sécuritaires majeurs, une telle dynamique comporte des risques considérables. Elle peut engendrer des loyautés de circonstance, des silences complices, voire des fractures irréversibles au sein de l’institution militaire elle-même.
Entre justice et dérive autoritaire
Nul État sérieux ne saurait tolérer la trahison, le complot ou l’incitation à l’insurrection armée. La reddition des comptes est une exigence républicaine. Mais lorsque la justice pénale devient indissociable d’une logique de purge, lorsqu’elle semble répondre davantage aux angoisses du pouvoir qu’à une stricte nécessité juridique, elle perd de sa vertu et nourrit le soupçon d’une dérive autoritaire.
Le transfert à Ndolo des généraux BUAMUNDA NTUMBA et NDAYWEL OKURA Christian, qualifiés hier encore de « tout-puissants », marque peut-être moins l’avènement d’un État de droit que l’entrée dans une phase de recomposition brutale du pouvoir, où l’armée devient le théâtre privilégié des règlements de comptes politiques.
Ainsi, derrière l’apparente succession d’actes judiciaires et de décisions sécuritaires, se profile une interrogation autrement plus abyssale, touchant au cœur même de la philosophie du pouvoir : l’État congolais entend-il se fortifier par la primauté du droit, par l’impartialité des institutions et par la rigueur des procédures, ou cherche-t-il avant tout à se prémunir contre ses propres hantises en érigeant la peur en principe de gouvernement ?
Cette alternative n’est nullement théorique ; elle engage la nature du pacte entre l’autorité et la nation, et révèle si l’ordre invoqué procède d’une légitimité juridiquement fondée ou d’une logique de contrainte où la suspicion tient lieu de boussole.
L’histoire politique, dans sa froide et implacable constance, offre à cet égard un enseignement sans appel : les purges, fussent-elles drapées dans les apparences de la légalité, ne consolident que rarement les régimes qui s’y abandonnent.
Bien au contraire, elles exposent leurs fissures intimes, trahissent leur insécurité structurelle et dévoilent l’incapacité du pouvoir à gouverner autrement que par l’élimination préventive de ceux qu’il redoute.
Ce qui se présente comme une démonstration d’autorité se mue alors en aveu de fragilité et la force proclamée devient le masque d’une inquiétude profonde, incapable de se penser autrement que dans l’exclusion et la répression.














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