Le rôle de Habyarimana dans la propagation de l’idéologie du génocide fut un facteur déterminant dans le conditionnement des futurs acteurs du génocide contre les Tutsi, qu’il s’agisse des dirigeants de la machine génocidaire ou des exécutants de base. Cet article présente les principaux éléments de ce rôle, central s’il en fut.
De l’imprégnation profonde à la prédication structurée de l’idéologie du génocide
En 1961, c’est un jeune Habyarimana, déjà fervent adepte du PARMEHUTU, qui sortit major de la première promotion d’officiers de la nouvelle armée nationale en cours de formation.
Cette armée était alors voulue par le colonel Guy Logiest, Résident spécial de la tutelle belge, comme composée de soldats « franchement et exclusivement hutu », qui pourraient « intervenir sans discuter si on leur demandait de tirer sur les Tutsi ».
Cette période de sortie des premières promotions d’officiers rwandais correspond aux premières incursions des inyenzi, ces réfugiés qui avaient pour but de renverser par la force le gouvernement du PARMEHUTU. Imbus de la doctrine « raciste » décrite ci-dessus, ces jeunes officiers firent alors leur première expérience de crimes de masse à caractère explicitement « racial » : chaque fois, après que les assaillants étaient repoussés, grâce surtout à l’appui déterminant et à l’encadrement de coopérants militaires belges, c’est à cœur joie qu’ils dirigeaient, avec une férocité inouïe, les opérations de massacre de milliers de civils tutsi.
Plus particulièrement, en 1963-1964, Habyarimana et ses collègues furent la cheville ouvrière de la mise en œuvre du plan de Kayibanda visant à éliminer les politiciens de l’UNAR et du RADER, considérés comme des concurrents de poids du PARMEHUTU. Dans la foulée, Habyarimana déploya ses officiers et ses soldats dans diverses préfectures du pays afin de former, encadrer et superviser les cadres et militants du PARMEHUTU, incités à commettre des massacres de Tutsi d’une ampleur telle que de nombreux observateurs les qualifieront comme les plus importants depuis la Shoah.
Depuis lors, l’ère du règne sans partage du PARMEHUTU fut une époque au cours de laquelle tuer les Tutsi, les priver de leurs droits fondamentaux et les contraindre à l’exil devinrent des pratiques normales de la Première République du « peuple hutu majoritaire ».
C’est dans ce contexte que, une décennie plus tard, Habyarimana et ses compagnons saisirent l’opportunité offerte par une nouvelle vague de violences de masse contre les Tutsi, lancée par Kayibanda et son gouvernement, pour renverser ces derniers en les accusant notamment d’atteinte à l’unité nationale et de propagation de la haine et de la discorde - une situation à laquelle ils avaient eux-mêmes cyniquement largement contribué.
Cependant, une fois au pouvoir, loin de transformer le système ou d’instaurer un État de droit garantissant l’égalité de tous les citoyens, Habyarimana renforça ce système en introduisant une variante majeure dans la doctrine de discrimination systémique. Sous le couvert d’un prétendu « équilibre ethnique et régional », les Tutsi se trouvèrent désormais dans une situation de condamnés d’office, mais vivant en sursis grâce à la « bonté du père de la nation ».
Ce sursis était soumis à deux conditions : que les Tutsi de l’intérieur acceptent sans rechigner leur statut de citoyens de seconde zone, et que ceux réfugiés à l’étranger renoncent définitivement à toute revendication de retour dans le pays. À défaut de respecter l’une ou l’autre de ces deux conditions, Habyarimana se réservait le droit de retirer cette « grâce » et d’inciter le « peuple hutu majoritaire » à les exterminer.
C’est ce processus d’extermination qu’il enclencha dès octobre 1990, après avoir acculé les réfugiés à la guerre comme unique solution pour réclamer leur droit de vivre dans leur pays. Il instrumentalisa la guerre qu’il avait ainsi provoquée pour lancer la mise en œuvre d’un projet génocidaire conçu de longue date et n’attendant que le prétexte du « péril inyenzi ».
Institutionnalisation du « eux et nous », pilier de base de la construction génocidaire
Afin d’assurer un contrôle strict des Tutsi - et, dans une moindre mesure, des Hutu du Sud -, le régime Habyarimana mit en place un système inique de ségrégation institutionnalisée. Désormais, l’arbitraire devint la règle, à l’exemple des pratiques dans le domaine de l’enseignement, où le ministre Nsekalije déclarait publiquement se réserver le droit d’admettre des élèves au secondaire indépendamment de leur réussite au concours d’accès, invoquant cyniquement des « raisons de sécurité ».
Il se réservait aussi le droit de refuser d’homologuer les diplômes de lauréats tutsi issus des premières écoles privées, peu importe qu’ils aient brillamment réussi le concours national et qu’ils remplissent toutes les conditions requises. Ce fut le cas notamment en 1986, lorsqu’il refusa, de manière arrogante et ostentatoire, d’homologuer les diplômes des élèves de l’école privée APACOPE. Face au scandale causé par cet acte éminemment inique, le ministre finit par reculer, mais seulement après avoir infligé aux élèves une série d’épreuves injustes et traumatisantes, tout en jurant de se venger de ceux qui s’étaient opposés à lui.
Une des motivations du ministre Nsekalije pour saboter les initiatives d’enseignement privé est que ces initiatives risquaient de porter atteinte au système de revenus illicites qu’il avait mis en place à l’intention des exclus qui en avaient les moyens. Pour cette catégorie de parents, il avait instauré un système parallèle de monnayage de l’accès à l’éducation, avec des tarifs fixés par lui-même. Ce système était géré à travers un réseau d’intermédiaires - pour la plupart ses concubines - agissant au vu et au su de tous, dans un climat d’impunité totale, avec le silence manifestement approbateur du président.
Dans le domaine de l’emploi, régi par les mêmes principes d’« équilibre » ethnique et régional, sévissait Noël Mbonabaryi, puissant oncle de Habyarimana et parrain de l’akazu.
Surnommé « cho nshoma » (« exécute-toi, embrasse-moi »), Mbonabaryi fut connu pour imposer de force un droit de cuissage aux jeunes femmes, en majorité des Tutsi exclues par le système, cherchant désespérément à obtenir de lui la précieuse « carte d’emploi », indispensable pour être embauchées légalement.
Ces pratiques immorales et illégales, connues de tous, de Habyarimana en particulier, étaient banalisées et, surtout, demeuraient totalement impunies.
Le discours politique, cadre de diffusion de l’idéologie génocidaire
Le contraste entre la devise officielle de Habyarimana - fondée sur la paix et l’unité - et sa pensée réelle est saisissant. Il se reflète dans ses prises de parole publiques, notamment lors des grandes occasions nationales.
Au cours de ces occasions, le président ravivait systématiquement les fondements de la doctrine génocidaire suivants : thèses racialistes opposant Hutu et Tutsi comme races fondamentalement différentes, récit d’une domination oppressive multiséculaire par les Tutsi sur les Hutu, dénonciation d’une menace permanente des Tutsi contre les acquis de la “révolution de 1959” et contre “l’ordre démocratique républicain” qui en était issu.
Le discours de Habyarimana adressé aux troupes stationnées dans le Mutara le 7 décembre 1990 est un échantillon illustratif de cette stratégie d’inoculation du virus génocidaire par le discours officiel.
Dans ce discours où Habyarimana reprenait point par point les éléments ci-dessus, il conclut par une promesse qui annonçait un plan génocidaire déjà prêt à être exécuté : alors que le discours terrifiant de Kayibanda de 1964 évoquait au conditionnel l’éventualité de « la fin totale et précipitée de la race tutsi » selon ses propres termes, Habyarimana allait encore plus loin lors de ce discours de décembre 1990 en affirmant à plusieurs reprises, en l’espace de quelques minutes, « nous les vengerons ».
Pour la masse endoctrinée, cette annonce signifiait que chaque Tutsi devait payer de sa vie pour les soldats morts au front, présentés comme des martyrs tombés au cours de leur mission de défense des acquis de « la révolution de 1959 ».
L’éducation comme cadre de préparation d’un génocide populaire
Sous la Première République dirigée par Kayibanda et au début du régime de Habyarimana, les thèses racialistes étaient inculquées aux élèves du secondaire, futurs dirigeants appelés à mettre en œuvre plus tard les politiques racistes criminelles du gouvernement.
Sous Habyarimana, cet enseignement fut généralisé par une réforme inscrivant la « connaissance du Rwanda des races » dans les cours d’histoire, de géographie et d’éducation civique dès l’école primaire, pour préparer le formatage idéologique de ceux qui devaient être plus tard les acteurs d’un « génocide populaire » de participation maximale des Hutu.
Pour donner à ces thèses inoculées à la jeunesse un maximum de crédibilité, les manuels de cette réforme renvoyaient significativement les enseignants aux écrits des auteurs les plus ouvertement racistes que sont Nahimana, Lizinde, Murego, ainsi qu’aux racialistes de la première heure, notamment Heremans, Pagès et d’Ernotte.
De son côté, lors de ses nombreuses communications officielles, Habyarimana ne manquait pas de se référer à ces sources réputées d’autorité, en présentant ses thèses comme « ce que disent les historiens ». Les effets ravageurs ne tardèrent pas à se manifester après son discours du 7 décembre 1990, avec des massacres à très grande échelle de Tutsi par des militaires un mois plus tard, en janvier 1991.
À l’instigation du discours de Habyarimana, la route vers le génocide devenait un boulevard.
Propagande pour inoculer la peur, provoquer la haine, et appeler à la violence
En réaction à l’attaque du FPR le 1er octobre 1990, Habyarimana mit sur pied une équipe de propagandistes qui lança aussitôt une campagne médiatique tous azimuts, martelant à longueur de journée que le pays venait d’être attaqué « par les inyenzi-nkotanyi venus d’Ouganda, avec le sinistre dessein de renverser la république du peuple hutu majoritaire, et de restaurer la monarchie féodale tutsi ».
La technique du martèlement sans relâche de ce message systématique et obligatoire avait pour but d’établir l’équation « inkotanyi = inyenzi = Tutsi ». L’objectif in fine était que la peur de l’inyenzi-Tutsi, ennemi déterminé à exterminer les Hutu, en complicité avec les Tutsi de l’intérieur, se transforme en haine de ces derniers, et justifie leur extermination comme un acte de légitime défense.
Quatre jours après le début de la guerre, Habyarimana eut l’idée machiavélique de mettre en scène une soi-disant attaque sur Kigali par des éléments infiltrés du FPR. Le 5 octobre au matin, après une nuit de tirs assourdissants par ses propres forces simulant cette attaque, il porta au plus haut point l’intensité du message d’instillation de la peur et de la haine ; d’une voix chevrotante, il appela le « peuple majoritaire hutu » menacé à se lever comme un seul homme et à débusquer les éléments infiltrés.
La vigilance préconisée par Habyarimana et ses propagandistes consistait à considérer l’ami, le collègue ou le voisin tutsi comme allié de l’ennemi par défaut. La chasse aux Tutsi qui s’en suivit aussitôt fut une des étapes majeures du processus menant au génocide quelques années plus tard.
Plus tard, pour qu’il n’y ait point d’ambiguïté dans l’identification de l’ennemi à pourchasser, Habyarimana ordonna à son armée de rédiger puis de diffuser dans toutes les unités ce qui est considéré comme l’un des piliers de l’appel à la solution finale : la définition de l’ennemi par l’armée en 1992.
C’est au cours de l’année 1992 que le système mena l’une des opérations les plus retentissantes d’incitation à la violence contre les Tutsi, fondée sur l’inculcation de la peur et de la haine, sous l’impulsion de Ferdinand Nahimana, principal propagandiste du régime Habyarimana. Un faux communiqué d’un prétendu appel au massacre de personnalités Hutu par une cellule imaginaire du FPR, diffusé en boucle sur les ondes de Radio Rwanda, provoqua l’un des massacres de Tutsi les plus importants avant le génocide de 1994.
L’outrage causé par cette utilisation criminelle de la Radio Rwanda causa la perte de contrôle de cet instrument majeur de propagande pour Habyarimana, qui passa aux mains de l’opposition. C’est alors que le régime accéléra le recours aux médias privés de la haine placés sous son contrôle, notamment Kangura, qui faisait déjà des ravages par ses appels explicites à la haine et à la violence contre les Tutsi. D’autres organes de presse, dont la Radio-Télévision Libre des Mille Collines (RTLM), allaient par la suite être créés avec pour mission de porter à l’extrême le message des médias du génocide.
Il sied de souligner que, contrairement à certaines conclusions mal informées, Kangura fut créé par les services de sécurité de Habyarimana, qui en confièrent la gestion à Ngeze, homme de paille auquel ils dictaient la ligne éditoriale et fournissaient un appui logistique, financier et rédactionnel.
Assurant à Ngeze et à Kangura une impunité totale, Habyarimana alla jusqu’à qualifier le contenu de Kangura n° 6, paru en décembre 1990, de reflet de la « liberté d’expression désormais garantie ». Ce numéro venait de republier les « Dix commandements des Bahutu » dans le cadre d’un « appel à la conscience des Bahutu ».
C’est Habyarimana en personne qui bloqua toutes les tentatives du procureur de traduire Ngeze en justice pour ce cas particulier, et pour ses multiples autres infractions à la loi sur la presse.
Le rôle de Habyarimana et de son entourage fut également très remarquable lors de la création de la tristement célèbre RTLM, comme en témoigne la composition de son actionnariat : en tête par nombre d’actions se trouvait Habyarimana (1 million Frw), suivi par le nommé Basabose (600 000 Frw), un ancien membre de la garde présidentielle, marionnette du régime régnant sur le marché parallèle des devises étrangères.
Ensuite vinrent Kabuga (500 000 Frw), beau-père de Jean-Pierre Habyarimana, le fils aîné du Président, lui-même actionnaire à hauteur de 130 000 Frw. Dans le peloton de tête des actionnaires se trouvaient également deux beaux-frères du Président : Séraphin Rwabukumba (500 000 Frw), l’homme en charge du commerce pour la famille présidentielle, et Elie Sagatwa, directeur de cabinet du Président (100 000 Frw), pour ne citer que ceux-là.
En un mot, le programme de diffusion de la haine par les médias, d’abord en préparation, puis ultérieurement en accompagnement du génocide, était simplement et clairement celui d’un homme : Habyarimana.
En résumé
Au cours de la Première République, en tant que chef des forces armées, Habyarimana fut l’artisan principal de la mise en œuvre du programme du PARMEHUTU de persécutions et de massacres à grande échelle de Tutsi.
Lorsqu’il accéda au pouvoir, Habyarimana mit en place les conditions idéologiques et politiques du génocide en instituant un système de discrimination et de haine contre les Tutsi, en inoculant l’idéologie de la haine et du génocide par son discours politique, par un système d’enseignement réformé à cette fin, ainsi que par des médias de la haine créés et soutenus par des services lui rendant compte directement, tout en leur garantissant l’impunité.
En bref, Habyarimana joua un rôle de premier plan dans la préparation du génocide contre les Tutsi par la diffusion de son idéologie et la mise en place de politiques haineuses basées sur cette idéologie.














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