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Le souffle du 17 mai 1997 ou la mémoire des kadogos

Redigé par Tite Gatabazi
Le 18 mai 2026 à 10:26

Du 17 mai 1997 au 17 mai 2026, vingt-neuf années se sont écoulées depuis cette séquence historique qui bouleversa profondément le destin de la République démocratique du Congo et fit vaciller ce que beaucoup considéraient alors comme un ordre immuable.

Le 17 mai 1997 ne fut pas seulement la chute spectaculaire du Maréchal - Président ou l’effondrement d’un régime politique ; il fut avant tout l’irruption brutale de l’espérance dans un pays que trois décennies d’autoritarisme avaient fini par convaincre de l’impossibilité même du changement.

A l’origine de cette rupture historique se trouvaient des jeunes hommes, souvent à peine formés, parfois sans expérience militaire véritable, mais habités par une conviction si profonde qu’elle finit par renverser ce qui paraissait invincible.

Depuis les collines d’Uvira, de Kiliba, de Sange, de Lubaika, de Luvungi ou encore de Katogota, d’autres depuis Minova, Sake, les reliefs tourmentés de Masisi ou les terres de Rutshuru, ils avancèrent, kilomètre après kilomètre, portés moins par la certitude de vaincre que par le refus absolu de continuer à subir.

Face à eux se dressait pourtant un régime qui semblait éternel. Pendant trente-deux années, le Maréchal Mobutu Sese Seko avait construit un système politique fondé sur la personnalisation extrême du pouvoir, le culte de la peur, la centralisation des richesses et l’entretien méthodique d’une résignation collective.

A force de longévité, le régime avait fini par produire une illusion d’invulnérabilité. Beaucoup croyaient alors que l’histoire elle-même s’était immobilisée autour de cette figure devenue, aux yeux de certains, indissociable de l’État.

Et pourtant, l’histoire enseigne toujours la même leçon : aucun pouvoir n’est éternel lorsque les peuples cessent intérieurement d’y croire. Ce que ces jeunes marcheurs ont accompli en mai 1997 dépasse largement la dimension militaire. Ils ont brisé une psychologie nationale fondée sur la fatalité. Ils ont rappelé à toute une génération qu’un peuple peut retrouver sa dignité lorsqu’il refuse collectivement l’humiliation, la peur et la résignation.

Le 17 mai 1997 demeure ainsi l’aboutissement d’une traversée humaine autant qu’une victoire politique. Ce fut le moment où des hommes décidèrent de faire primer l’espérance sur le découragement, l’action sur la passivité, le courage sur la soumission. Leur marche à travers montagnes, villages et frontières invisibles fut aussi une marche intérieure : celle d’un peuple cherchant à se réapproprier son destin après des décennies d’étouffement politique et moral.

Mais toute mémoire historique véritable possède une fonction plus exigeante que la simple commémoration. Elle interroge le présent. Et c’est précisément là que surgit la question la plus douloureuse : qu’avons-nous fait de cet héritage ? Que reste-t-il aujourd’hui de cette flamme qui poussa une génération entière à défier ce qui semblait impossible ?

Car près de trois décennies plus tard, le pays continue de chercher son équilibre, comme prisonnier d’une transition historique interminable. Les frustrations populaires persistent, les désillusions s’accumulent, les crises sécuritaires se perpétuent et la défiance envers les institutions ne cesse de croître.

Beaucoup de Congolais ont le sentiment tragique d’avoir vu l’espérance du 17 mai se dissoudre progressivement dans les compromissions, les rivalités de pouvoir, la corruption systémique et les renoncements successifs des élites politiques.

L’histoire du Congo semble alors hantée par une contradiction permanente : chaque génération produit son élan de rupture, mais peine ensuite à transformer cette énergie révolutionnaire en projet durable de reconstruction nationale.

Comme si le pays demeurait prisonnier d’un cycle où les changements de régimes ne suffisent jamais à produire une véritable transformation de la culture politique elle-même.

Et pourtant, malgré les désillusions, l’esprit du 17 mai conserve une puissance symbolique intacte. Il rappelle qu’aucune fatalité historique n’est irréversible. Il enseigne que les peuples peuvent retrouver leur dignité lorsqu’ils renouent avec l’audace collective, la responsabilité citoyenne et le sens du sacrifice commun.

Les défis contemporains ont certes changé de visage : aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement de renverser un homme ou un régime, mais de reconstruire un État, restaurer la confiance publique, réhabiliter l’autorité des institutions et rendre à la jeunesse des perspectives d’avenir.

La génération de 1997 avait marché pour briser les chaînes visibles de l’oppression politique. Celle d’aujourd’hui doit désormais affronter des chaînes plus diffuses mais tout aussi redoutables : la corruption érigée en système, la banalisation du mensonge public, l’effondrement moral des élites, la fragmentation identitaire et l’érosion progressive du sentiment national.

C’est pourquoi le souvenir du 17 mai ne doit jamais être réduit à une célébration nostalgique ou à un rituel politique vidé de substance. Cette date doit demeurer une interpellation permanente adressée à la conscience nationale. Car une Nation qui oublie le sens du courage collectif finit toujours par s’habituer à sa propre décadence.

En définitive, le véritable héritage des marcheurs de 1997 ne réside pas uniquement dans la chute d’un régime ; il réside dans cette vérité intemporelle qu’ils ont léguée au pays : lorsqu’un peuple retrouve la volonté de se lever, même l’impossible cesse d’être invincible.

Le 17 mai 1997 ne marqua pas seulement la chute d’un régime, mais l’émergence soudaine d’un espoir longtemps étouffé par trois décennies d’autoritarisme

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