Ndayishimiye et la fabrication d’un ennemi permanent comme stratégie de survie politique

Redigé par Tite Gatabazi
Le 11 mai 2026 à 11:41

Faute d’assumer les maux chroniques qui rongent profondément le Burundi sous son règne, pénuries récurrentes de carburant paralysant l’activité nationale, raréfaction alarmante des devises dans les établissements bancaires, corruption endémique gangrenant les structures de l’État, inflation du coût de la vie précipitant une large partie de la population dans une précarité grandissante, Evariste Ndayishimiye semble avoir fait de la diversion politique une véritable méthode de gouvernement.

Incapable d’apporter des réponses structurelles à l’épuisement économique et social du pays, le pouvoir burundais se réfugie dans une rhétorique conspirationniste où le Rwanda est continuellement désigné comme l’origine supposée de toutes les tensions régionales.

Cette fuite en avant discursive, qui tient davantage du procédé de dissimulation que de l’analyse géopolitique sérieuse, vise avant tout à détourner l’attention de l’opinion publique des responsabilités internes accumulées au sommet de l’État.

Ainsi, lorsque la gestion des crises domestiques révèle ses limites, la fabrication d’un ennemi extérieur devient un instrument commode de survie politique. Mais à force de substituer l’accusation permanente à l’introspection nationale, le régime finit par exposer une vérité plus inquiétante encore : celle d’un pouvoir qui, ne pouvant résoudre les fractures économiques, institutionnelles et morales de son propre pays, tente d’étouffer ses échecs sous le vacarme d’une agitation diplomatique mal entretenue.

A mesure que les contradictions internes du pouvoir burundais deviennent plus difficiles à dissimuler, le discours officiel d’Evariste Ndayishimiye semble s’enfoncer dans une fuite en avant où l’outrance rhétorique tient désormais lieu de doctrine diplomatique. Les déclarations accusant le mouvement Twirwaneho d’utiliser les Banyamulenge comme « bouclier humain », tout en opérant artificiellement une distinction entre cette communauté et les groupes armés qui prétendraient agir en son nom, relèvent moins d’une analyse sérieuse des dynamiques sécuritaires du Sud-Kivu que d’une entreprise méthodique de fabrication d’un récit politique destiné à déplacer le centre du débat.

Car derrière cette accumulation d’allégations spectaculaires, derrière ces insinuations permanentes visant le Rwanda, derrière cette obsession à vouloir relier chaque crise régionale à une prétendue stratégie de déstabilisation orchestrée depuis Kigali, se profile une réalité beaucoup plus embarrassante pour le régime burundais : l’existence d’un contentieux historique et politique profond, dont l’origine ne réside ni dans les montagnes du Minembwe, ni dans les communiqués de circonstance, mais dans la responsabilité persistante de certains hauts cadres du CNDD-FDD et d’anciens réseaux politico-militaires burundais dans les ramifications régionales du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994.

C’est précisément cette question fondamentale que le pouvoir de Ndayishimiye s’efforce d’éviter avec une fébrilité de plus en plus visible. En substituant au débat historique une inflation de théories conspirationnistes, le président burundais tente d’imposer une lecture émotionnelle et sécuritaire des tensions actuelles afin de détourner l’attention des complicités anciennes, des solidarités idéologiques jamais véritablement déconstruites, ainsi que des continuités politiques qui relient encore certains appareils de pouvoir aux anciennes matrices extrémistes de la région des Grands Lacs.

L’on assiste dès lors à une dangereuse inversion des responsabilités : ceux qui dénoncent les résurgences des logiques génocidaires deviennent suspects ; ceux qui alertent sur les alliances régionales ambiguës sont accusés de manipulation ; tandis que les véritables zones d’ombre historiques sont volontairement reléguées derrière un écran de fumée diplomatique soigneusement entretenu.

Le plus préoccupant demeure cependant la manière dont ces récits, pourtant éloignés de nombreuses réalités factuelles observables sur le terrain, finissent progressivement par irriguer certains circuits médiatiques et académiques internationaux.

Une mécanique désormais bien connue se met en place : des affirmations lancées dans l’espace politique régional sont reprises sans distance critique suffisante par certains groupes d’experts, centres de recherche, plateformes militantes ou médias internationaux en quête de schémas simplificateurs.

A force de répétition, l’allégation finit par acquérir l’apparence de la crédibilité, même lorsqu’elle repose sur des prémisses fragiles, des amalgames ou des constructions narratives hautement idéologiques.

Cette circulation du soupçon entre discours officiels, rapports d’expertise biaisés, productions médiatiques et commentaires diplomatiques contribue à fabriquer une vérité parallèle où les responsabilités historiques se dissolvent dans une confusion entretenue.

Dans cet univers discursif, les groupes armés deviennent des instruments narratifs, les communautés civiles des variables de communication stratégique et les tragédies humaines des leviers de repositionnement géopolitique.

Le Rwanda comme prétexte commode à l’épuisement du récit burundais

Depuis plusieurs années, le régime burundais semble avoir fait du Rwanda non seulement un adversaire diplomatique, mais surtout un outil politique interne indispensable à la consolidation de son propre récit national.

A défaut de réponses structurelles aux fragilités économiques, sécuritaires et institutionnelles du Burundi, l’hostilité envers Kigali devient un instrument de mobilisation émotionnelle, une rhétorique de substitution destinée à maintenir une cohésion politique par la désignation permanente d’un ennemi extérieur.

Cette logique n’est ni nouvelle ni anodine. Dans l’histoire des régimes fragilisés, la construction d’une menace extérieure imaginaire ou exagérée constitue souvent un mécanisme classique de préservation du pouvoir. Elle permet d’éviter les débats sur la gouvernance, d’étouffer les interrogations sur les responsabilités historiques et de neutraliser les critiques internes sous couvert de patriotisme sécuritaire.

Mais dans le cas présent, cette stratégie atteint un degré particulièrement préoccupant lorsqu’elle s’appuie sur des narratifs qui flirtent avec les vieux ressorts idéologiques ayant jadis alimenté les violences identitaires dans la région.

En insinuant constamment l’existence d’un vaste complot rwandais derrière chaque dynamique locale, certains responsables politiques finissent par réactiver des imaginaires de suspicion ethnique et de polarisation communautaire dont la région des Grands Lacs connaît tragiquement les conséquences historiques.

La gravité d’une telle posture réside aussi dans son incapacité à reconnaître les mutations profondes des réalités locales. Les crises sécuritaires de l’Est de la RDC, les tensions communautaires autour des Banyamulenge, les recompositions armées transfrontalières ou les rivalités régionales ne sauraient être réduites à une lecture manichéenne où Kigali deviendrait l’explication universelle de toutes les instabilités.

Une telle simplification ne relève pas de l’analyse géopolitique sérieuse ; elle procède d’une paresse intellectuelle doublée d’une instrumentalisation politique.

En réalité, cette obsession accusatoire traduit surtout l’épuisement progressif d’un récit politique incapable d’assumer les zones grises de son propre passé. Plus les contradictions internes deviennent visibles, plus le recours à l’ennemi extérieur se radicalise. Plus les questions historiques demeurent sans réponse, plus les accusations spectaculaires se multiplient.

Or, aucune construction politique durable ne peut reposer indéfiniment sur la déformation du réel. A vouloir substituer les fantasmes géopolitiques à la lucidité historique, le pouvoir burundais risque non seulement d’alimenter les tensions régionales, mais également d’enfermer son propre pays dans une logique d’isolement diplomatique et d’irresponsabilité mémorielle.

Car la stabilité véritable des Grands Lacs ne naîtra ni des procès d’intention permanents, ni des théories conspirationnistes recyclées en doctrine d’État. Elle exige au contraire un courage politique rare : celui de regarder l’histoire en face, d’assumer les héritages compromettants, de rompre avec les solidarités idéologiques toxiques et de renoncer enfin à faire de la désignation obsessionnelle du Rwanda le substitut commode à toute introspection nationale.

Evariste Ndayishimiye semble avoir fait de la diversion politique une véritable méthode de gouvernement

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