Urgent

La banalisation de l’inversion des valeurs en RDC

Redigé par Tite Gatabazi
Le 23 avril 2026 à 05:50

Il est des dérives dont la répétition finit par produire une forme d’accoutumance perverse, comme si l’indignation, épuisée par sa propre constance, cédait progressivement le pas à une résignation glacée.

Et pourtant, non : on ne s’y habitue pas. On ne saurait s’habituer à ce qui, par nature, constitue une négation de l’État, une profanation du bien public, une offense persistante à l’idée même de République.

Depuis des décennies, la République démocratique du Congo semble enfermée dans un cycle délétère où la corruption et la dépravation des mœurs publiques ne relèvent plus de l’exception, mais d’un mode opératoire quasi systémique.

Ce qui devrait scandaliser devient banal ; ce qui devrait provoquer des sanctions exemplaires se dissout dans l’indifférence ou la complicité tacite. Et c’est précisément cette banalisation qui constitue le symptôme le plus alarmant d’une faillite institutionnelle prolongée.

Les faits récemment révélés, relatifs au détournement de l’aviation militaire mobilisée dans le cadre de l’offensive des Forces Armées de la RDCongo (FARDC) contre l’AFC/M23, illustrent avec une acuité tragique cette dérive.

Des aéronefs censés assurer le transport stratégique de troupes et de munitions vers les zones de combat auraient été, dans certaines circonstances, instrumentalisés par des officiers indélicats, transformant un outil de souveraineté en vecteur de profit personnel.

Ainsi, des billets auraient été monnayés auprès de civils, autorisés à embarquer sur des vols militaires, au mépris des règles les plus élémentaires de sécurité.

Une telle pratique ne relève pas seulement de la faute disciplinaire : elle constitue une mise en danger délibérée de vies humaines.

En cas d’attaque ciblée contre ces appareils, hypothèse loin d’être théorique dans un contexte de conflit armé, ces passagers civils, indûment embarqués, se trouveraient exposés à un péril mortel.

L’aviation militaire, par essence, n’est ni un service commercial ni un moyen de transport ordinaire ; elle obéit à des impératifs stratégiques et à des normes de sécurité strictes, dont la violation engage des responsabilités graves.

Quand la guerre devient un marché

Plus troublant encore est le rôle allégué de certains membres d’équipage étrangers, notamment russes, opérant au sein de cette flotte aérienne. Leur implication présumée dans la vente de billets à des civils souligne l’existence d’une économie parallèle greffée sur l’effort de guerre lui-même.

Cette collusion entre acteurs militaires et logiques mercantiles dessine les contours d’un système où le conflit, loin d’être uniquement un enjeu sécuritaire, devient un espace d’opportunités illicites.

À cette instrumentalisation du transport militaire s’ajoute une autre dimension, tout aussi préoccupante : l’utilisation de ces vols pour des activités de trafic et de contrebande. En l’absence de tout respect des normes de navigation et de sécurité aériennes, ces appareils auraient servi à l’acheminement clandestin de ressources minières et d’espèces relevant de la faune protégée.

Ainsi, sous couvert d’opérations militaires, se développerait une économie prédatrice, exploitant à la fois les richesses naturelles du pays et les failles de ses institutions.

Cette convergence entre corruption militaire, exploitation illégale des ressources et mise en danger de civils constitue une atteinte grave à la souveraineté nationale. Elle révèle une inversion des finalités : les instruments de défense, au lieu de protéger la nation, sont détournés au service d’intérêts privés, voire criminels. L’État, dans ce schéma, n’apparaît plus comme garant de l’intérêt général, mais comme un cadre vidé de sa substance, livré à des logiques de captation.

En définitive, ces pratiques ne sauraient être reléguées au rang d’anecdotes scandaleuses. Elles traduisent une crise plus profonde : celle d’un appareil étatique dont certaines composantes semblent avoir perdu de vue leur mission fondamentale.

Si rien n’est entrepris pour restaurer la discipline, la transparence et la responsabilité au sein des institutions, alors la guerre elle-même risque de se muer en un marché où la vie humaine, la sécurité nationale et les ressources du pays deviennent autant de marchandises négociables.

Et c’est peut-être là le signe le plus inquiétant : celui d’une République qui, à force de compromissions, en vient à se dissoudre dans ses propres dérives.

La RDC semble enfermée dans un cycle délétère où la corruption et la dépravation des mœurs publiques ne relèvent plus de l’exception, mais d’un mode opératoire quasi systémique

Publicité

AJOUTER UN COMMENTAIRE

REGLES D'UTILISATIONS DU FORUM
Publicité