Elle met à nu, avec une acuité presque brutale, l’écart persistant entre les frontières juridiques héritées de la colonisation et les appartenances vécues qui traversent les sociétés de l’Est de la République démocratique du Congo.
Car à Mahagi, comme dans nombre de territoires frontaliers, les lignes tracées sur les cartes n’ont jamais suffi à dissoudre les continuités anthropologiques, linguistiques, claniques et économiques qui relient les populations de part et d’autre de la démarcation étatique.
L’élection, en 2023, de Robert Agenonga avec près de 20 000 voix sous la bannière du regroupement 4AC, adossé à des figures de premier plan de la majorité congolaise, traduisait une légitimité politique locale incontestable.
Son ancrage, notamment à travers un discours axé sur la protection de l’environnement et des ressources naturelles, lui conférait l’image d’un élu enraciné dans les préoccupations de son terroir. Mais son accession alléguée à une députation nationale en Ouganda en 2026 introduit une variable autrement plus explosive : celle d’une double inscription politique dans deux ordres constitutionnels distincts.
Ce fait, loin d’être une simple anecdote, atteste de la profondeur des liens de parenté et de solidarité qui s’affranchissent des frontières artificielles. Il révèle une parenté sociologique réelle, structurée par des dynamiques pré-étatiques, qui défie la rigidité des souverainetés modernes.
Loin d’être un accident, ce phénomène pourrait bien illustrer la persistance d’espaces sociaux transnationaux, où l’identité collective ne coïncide pas toujours avec l’identité civique définie par l’État.
L’Est congolais apparaît ainsi comme un laboratoire des souverainetés superposées, où l’État westphalien se heurte à la résilience des appartenances historiques.
Double mandat, double allégeance : enjeux juridiques et vertige constitutionnel
Sur le plan juridique, cependant, l’affaire ouvre un champ d’interrogations vertigineuses. La qualité de député national, en République démocratique du Congo comme en Ouganda, est indissociable d’une allégeance exclusive à la Constitution et à la souveraineté de l’État concerné.
Les textes fondamentaux régissant l’éligibilité parlementaire exigent, en principe, la nationalité exclusive ou, à tout le moins, la primauté d’une nationalité déterminée, ainsi qu’une fidélité sans partage à l’ordre constitutionnel. La double appartenance parlementaire, avérée, pose donc la question cruciale de la compatibilité des serments prêtés et de la loyauté politique.
Un député est dépositaire d’une fraction de la souveraineté nationale. Il participe à l’élaboration de la loi, au contrôle de l’action gouvernementale et, le cas échéant, à l’autorisation d’engagements militaires ou internationaux.
Peut-on concevoir qu’un même individu exerce simultanément cette parcelle de souveraineté dans deux États distincts, dont les intérêts stratégiques peuvent diverger, voire s’opposer ? Le risque de conflit d’intérêts ne serait plus théorique, mais structurel. La question ne relèverait plus seulement de l’éthique politique, mais d’un contentieux constitutionnel majeur.
Au-delà de l’individu, ce cas d’école oblige à reconsidérer les paradigmes d’analyse des dynamiques à l’Est de la RDC. Il met en lumière la fragilité de l’État congolais dans sa capacité à encadrer juridiquement les loyautés et à consolider une citoyenneté pleinement intégrée.
Il interroge également la communauté internationale, prompte à invoquer la souveraineté congolaise tout en sous-estimant la porosité effective de ses frontières. Enfin, il pose une question politique fondamentale : la construction nationale en RDC peut-elle progresser sans une reconnaissance lucide des réalités sociologiques transfrontalières ?
Ce qui pourrait apparaître comme une anomalie individuelle révèle en vérité une tension systémique entre l’ordre juridique des États et la continuité des sociétés. Si elle n’est pas appréhendée avec rigueur, cette tension risque de nourrir de nouvelles controverses sur l’appartenance, la légitimité et la représentation.
Mais si elle est analysée avec discernement, elle pourrait devenir un levier de compréhension des recompositions en cours dans la région des Grands Lacs, où les frontières, loin d’être abolies, sont désormais traversées par des loyautés plurielles que le droit peine encore à circonscrire.














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