À la prison de Nyarugenge, à Mageragere, Grégoire Nyirimanzi, 57 ans, ancien secrétaire exécutif de secteur, livre un récit détaillé mêlant aveux, remords et révélations.
« Je reste hanté par le meurtre du pasteur Amoni Iyamuremye à Kabusunzu, où il a été brûlé vif dans sa maison sous mon commandement. C’est l’un des actes qui m’a le plus profondément troublé. Cette image ne m’a jamais quitté », confie-t-il. Malgré une démarche de pardon auprès du fils de la victime - qui le lui a accordé -, ce souvenir continue de le poursuivre.
D’un rôle de protection à la participation aux massacres
Originaire du secteur de Nyakabanda, dans le district de Nyarugenge, Nyirimanzi était chargé de la protection des civils. Il reconnaît aujourd’hui avoir trahi cette mission en participant activement à leur extermination.
Il affirme avoir pris part à des réunions avec de hauts responsables, dont l’ancien président Juvénal Habyarimana, au cours desquelles était promue une ligne claire : l’extermination systématique des Tutsi en raison de leur identité.
Arrêté au Gabon après avoir fui le Rwanda, il est rapatrié en 1997, jugé et condamné la même année à 30 ans de prison pour crimes liés au génocide. Sa peine doit s’achever en 2027.
Dans un témoignage sans équivoque, il déclare :
« J’ai incité des Hutu à tuer des Tutsi. J’ai distribué des armes à feu qui ont été utilisées dans ces tueries. J’ai également envoyé des jeunes suivre une formation militaire et les ai encouragés à participer aux atrocités. »
Il précise avoir distribué une dizaine d’armes à feu, provenant de l’ancienne commune de Nyarugenge, à des responsables locaux au niveau des cellules et des villages. Ces armes ont ensuite servi lors d’attaques contre des Tutsi.
Parmi les épisodes les plus marquants, il évoque l’attaque contre le pasteur Amoni Iyamuremye :
« Il a été brûlé vif dans sa maison alors que je dirigeais l’attaque. Cet acte m’a profondément marqué. »
Il reconnaît également avoir dirigé de nombreuses attaques, notamment au Collège Saint-André, au domicile d’Iyamuremye, ainsi qu’aux résidences de Laetitia et de Jean-Baptiste.
« Il y en a eu beaucoup d’autres que je ne peux même pas compter. De nombreuses vies ont été perdues », admet-il.
Une idéologie inculquée et un génocide planifié
Face aux discours négationnistes, Nyirimanzi rejette fermement toute tentative de minimisation du génocide contre les Tutsi, notamment celles qui le présentent comme un événement spontané.
« On ne nous enseignait rien de valable, sinon l’idéologie du génocide », explique-t-il, décrivant une propagande profondément enracinée avant 1994.
Il insiste sur la réalité des massacres ciblés :
« Des Tutsi ont été massacrés, brûlés et exécutés au vu et au su de tous. Le négationnisme constitue un acte délibéré de déformation des faits. »
Comme preuve de la préméditation, il évoque l’existence de listes de Tutsi à cibler, qu’il dit avoir lui-même établies à Nyakabanda, tandis que d’autres responsables faisaient de même ailleurs, notamment à Rusizi.
Il décrit également l’envoi de jeunes hommes en formation militaire au camp de Gabiro, où ils recevaient un entraînement, avant d’être dirigés vers Bugesera pour participer aux premières attaques. Il cite notamment Rwambuka Fidèle comme acteur des premières phases des violences.
Réunions de haut niveau et coordination des massacres
Nyirimanzi affirme avoir participé à des réunions de haut niveau réunissant responsables politiques, militaires et civils influents. Il cite notamment Félicien Kabuga, souvent associé au financement de l’achat de machettes.
Il se souvient d’une réunion tenue à Rebero, présidée par Juvénal Habyarimana, réunissant des autorités à tous les niveaux, des cellules aux hauts responsables militaires.
Selon lui, le message était explicite : le pays faisait face à un « ennemi » et il fallait agir immédiatement. Les participants ont été appelés à se mobiliser contre cet ennemi, identifié comme la population tutsie.
Face aux inquiétudes concernant le manque de moyens, Habyarimana aurait assuré que des armes seraient fournies : fusils, grenades ou machettes, en insistant sur l’utilisation de tous les moyens disponibles.
Nyirimanzi évoque également une réunion au domicile de Félicien Kabuga à Muhima, au cours de laquelle ce dernier aurait promis un soutien matériel et logistique, notamment la fourniture d’armes et de vivres pour les exécutants.
Selon lui, cette réunion a rassemblé des membres influents du MRND et des responsables de la milice Interahamwe, renforçant l’idée d’une planification coordonnée.
Malgré les efforts pour établir toute la vérité, notamment sur les lieux d’inhumation des victimes, Nyirimanzi affirme que certains auteurs continuent de garder le silence, y compris parmi les détenus.
Il évoque l’influence persistante d’anciens responsables qui découragent toute coopération.
Cependant, il affirme que la vérité progresse. Il cite notamment les informations qu’il a fournies, ayant permis la découverte de restes humains à la gare routière de Rwezamenyo, restés cachés pendant près de 25 ans.
Nyirimanzi raconte que les survivants qui l’ont approché pour obtenir des informations ou engager un processus de réconciliation l’ont d’abord confronté à une peur intense. Mais leur attitude de pardon l’a encouragé à parler.
Grâce à cela, il a pu révéler l’emplacement de fosses communes, notamment près de la brigade de Nyamirambo et à « Ku Ryanyuma », permettant aux familles de récupérer et d’enterrer dignement leurs proches.
Il souligne que certains habitants connaissaient ces sites mais n’avaient jamais parlé.
Il appelle aujourd’hui à des initiatives structurées pour favoriser le dialogue et la réconciliation, notant que de nombreux détenus souhaitent demander pardon mais restent paralysés par la peur.
Selon lui, permettre ces démarches avant leur libération faciliterait leur réintégration et renforcerait leur sens de responsabilité.
Nyirimanzi indique également avoir collaboré avec les enquêteurs et témoigné devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).
Il a comparu dans des affaires impliquant des officiers de haut rang, notamment Gratien Kabiligi, Théoneste Bagosora, Aloys Ntabakuze et Anatole Nsengiyumva.
Selon lui, ces responsables ont joué un rôle clé dans la distribution d’armes et l’organisation de réunions incitant aux massacres, présentant la violence comme une réponse légitime.
Dans les décisions rendues par le TPIR, Gratien Kabiligi a été acquitté, tandis que Théoneste Bagosora et Aloys Ntabakuze ont été condamnés à 35 ans de prison, et Anatole Nsengiyumva à 15 ans.
Enfin, Nyirimanzi exprime « un profond regret de ne pas avoir vécu sous la gouvernance actuelle du Rwanda à cette époque ». Il salue les progrès réalisés en matière d’unité nationale et d’égalité des chances.
Il souligne que l’accès à l’éducation et à l’emploi n’est plus conditionné par l’origine familiale, prenant l’exemple de son propre enfant, qui peut aujourd’hui étudier et travailler sans discrimination malgré son passé.
Il conclut en saluant ce qu’il décrit comme un leadership inclusif, axé sur l’unité nationale et refusant de faire porter aux enfants la responsabilité des crimes de leurs parents.














AJOUTER UN COMMENTAIRE
REGLES D'UTILISATIONS DU FORUM
Ne vous eloignez pas du sujet de discussion; Les insultes,difamations,publicité et ségregations de tous genres ne sont pas tolerées Si vous souhaitez suivre le cours des discussions en cours fournissez une addresse email valide.
Votre commentaire apparaitra apre`s moderation par l'équipe d' IGIHE.com En cas de non respect d'une ou plusieurs des regles d'utilisation si dessus, le commentaire sera supprimer. Merci!