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La confusion des registres ou quand le langage politique trahit le déficit intellectuel

Redigé par Tite Gatabazi
Le 10 avril 2026 à 11:22

La récente déclaration d’Augustin Kabuya à Jeune Afrique, répondant à une question relative à la désignation d’un éventuel dauphin politique du Président Félix Tshisekedi, s’inscrit dans une rhétorique qui, sous des dehors d’assurance, révèle en réalité une profonde confusion conceptuelle entre les catégories fondamentales du droit public et de la pratique démocratique.

En assimilant la fonction présidentielle à une forme de souveraineté dynastique « le trône d’un roi » le propos opère un glissement sémantique pour le moins significatif, voire révélateur d’une représentation encore imprégnée de logiques patrimoniales du pouvoir.

Or, dans un État moderne, la présidence de la République ne relève ni de l’héritage ni de la transmission personnelle, mais d’un mandat temporaire, encadré par des règles constitutionnelles précises et soumis à la souveraineté du peuple.

Affirmer que la question de la succession ne peut être évoquée « tant que le titulaire est en fonction » peut, dans une certaine mesure, relever d’une prudence politique classique. Toutefois, l’argumentation devient problématique lorsqu’elle est articulée sur une analogie monarchique, laquelle introduit une ambiguïté lourde de conséquences symboliques : celle d’un pouvoir pensé moins comme une charge publique que comme une forme de possession.

Cette confusion n’est pas anodine. Elle témoigne d’une tension persistante entre l’architecture institutionnelle formelle et les représentations implicites du pouvoir dans certaines pratiques politiques contemporaines en République démocratique du Congo.

Elle révèle, en creux, une difficulté à pleinement intérioriser les principes de rotation du pouvoir, de responsabilité politique et de continuité institutionnelle organisée.

Dans cette perspective, la remarque selon laquelle le Président « n’appartient pas à son parti mais au peuple congolais » pourrait, en apparence, relever d’une affirmation républicaine classique.

Mais elle s’inscrit ici dans une rhétorique contradictoire, dès lors qu’elle coexiste avec une vision du pouvoir empruntant au lexique de la souveraineté personnelle. Cette tension entre discours et conceptualisation fragilise la cohérence du propos politique et nourrit l’impression d’une culture institutionnelle encore en maturation.

Au-delà du cas individuel, c’est donc une question plus large qui se trouve posée : celle de la consolidation de l’État de droit et de la normalisation des pratiques démocratiques dans un contexte où le vocabulaire politique demeure parfois traversé par des imaginaires pré-modernes du pouvoir.

Du mandat à la personnalisation du pouvoir : symptômes d’une démocratie sous tension
La situation politique en République démocratique du Congo apparaît, à travers ce type de déclarations, comme travaillée par une tension constante entre l’énoncé constitutionnel et sa traduction symbolique dans le discours public.

La fonction présidentielle, censée incarner l’autorité de l’État dans le cadre strict d’un mandat limité, tend parfois à être investie d’une charge personnelle qui excède ses attributs juridiques.

Cette personnalisation du pouvoir, même lorsqu’elle n’est pas explicitement assumée, se manifeste dans la manière dont certains acteurs politiques mobilisent des références symboliques empruntées à des registres étrangers à la rationalité institutionnelle moderne.

L’usage de la métaphore monarchique, en particulier, n’est jamais neutre : il suggère une conception verticalisée et quasi patrimoniale de la légitimité politique.

Or, une démocratie consolidée repose précisément sur la distinction rigoureuse entre la personne et la fonction, entre l’individu et l’institution, entre l’exercice du pouvoir et sa possession symbolique.

Lorsque ces frontières deviennent poreuses dans le discours public, c’est la compréhension même du contrat démocratique qui s’en trouve fragilisée.

Il ne s’agit pas ici de contester la légitimité des acteurs politiques en présence, ni de réduire leur discours à une simple caricature. Il s’agit plutôt de souligner que le langage politique constitue un révélateur particulièrement sensible de l’état des institutions.
Il dit, souvent plus qu’il ne le voudrait, les représentations profondes du pouvoir qui structurent une société politique donnée.

Dans le cas présent, la rhétorique employée traduit moins une réflexion structurée sur la succession politique qu’une forme de crispation autour de la figure présidentielle, perçue comme un centre de gravité quasi exclusif du champ politique.

Cette centralité excessive, si elle n’est pas encadrée par des mécanismes institutionnels robustes et des pratiques démocratiques pleinement assumées, risque d’entretenir une personnalisation durable de l’État.

Ainsi, au-delà de la formule, c’est une interrogation plus vaste qui s’impose : celle de la capacité des élites politiques à penser le pouvoir non comme une continuité personnelle, mais comme une fonction transitoire, inscrite dans le temps long des institutions.
Car c’est précisément dans cette distinction, aussi simple qu’essentielle, que réside l’une des conditions fondamentales de toute démocratie véritablement stabilisée.

Les déclarations d’Augustin Kabuya à Jeune Afrique révèle une confusion entre droit public et pratique démocratique, malgré des airs d’assurance

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