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Kinshasa décline l’invitation de Thabo Mbeki

Redigé par Tite Gatabazi
Le 29 août 2025 à 01:46

Sous le vernis d’une rhétorique martiale et d’une indignation mise en scène, le pouvoir de Kinshasa s’érige désormais en forteresse cognitive : il s’y retranche, barricadé derrière des certitudes commodes, cultivant l’obsession du complot au point d’y voir la matrice explicative de tout désaccord, de toute médiation, de toute dissonance.

Quiconque ne se conforme pas au récit officiel, où la pureté patriotique se mesure à l’intensité de la dénonciation, est promptement versé dans le camp des « ennemis », comme si la vie publique devait se vivre sur le mode binaire de la croisade. Cette paranoïa d’État, qui prend la pose de la vigilance, n’est que l’aveu d’une incapacité à penser la complexité des enjeux contemporains, là où devraient prévaloir discernement, hiérarchisation des priorités et art difficile du compromis.

Le refus hautement proclamé d’une médiation proposée par l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki illustre ce rétrécissement du champ intellectuel et diplomatique. Non seulement la main tendue est perçue comme une insulte, mais l’intermédiaire, fût-il auréolé d’une expérience continentale reconnue, est disqualifié par procès d’intention : le soupçon de collusion avec les rebelles de l’AFC-M23 tient lieu d’argument, et la suspicion se substitue à la preuve.

Ainsi va l’époque lorsqu’elle se laisse happer par la logique du soupçon : la parole cesse d’être discutée, elle est dévitalisée avant d’être entendue. L’on préfère l’anathème au débat, l’assignation au dialogue, la caricature à l’analyse.

Or, gouverner à l’ère des interdépendances régionales et des vulnérabilités systémiques, sécuritaires, économiques, humanitaires, suppose une grammaire plus exigeante que l’exaltation de soi et la détestation d’autrui. Cela suppose, d’abord, de reconnaître la pluralité des causalités : un conflit ne se résume jamais aux seules intentions maléfiques prêtées à l’adversaire ; il se noue dans une stratification d’intérêts, de peurs et d’héritages historiques que la simple invective ne dissout pas. S’enfermer dans le déni des réalités, c’est prolonger le conflit par méconnaissance de ses ressorts et, pire encore, c’est l’exporter vers l’opinion publique, intoxiquée à la théorie du bouc émissaire.

Il y a, dans cette crispation, une déperdition de souveraineté paradoxale : au lieu de se grandir par la maîtrise du temps long et la lucidité stratégique, l’État abdique sa capacité d’initiative au profit d’un théâtre d’ombres où la mise en scène remplace l’action.

La souveraineté véritable ne se confond pas avec la claustration ; elle se mesure à l’aptitude à ouvrir des canaux, à tester des passerelles, à convertir le dissensus en architecture procédurale. Refuser la médiation par principe, c’est s’interdire l’une des rares technologies politiques capables de transformer des antagonismes en désaccords gérables.

La politique qui s’adonne au complotisme institutionnalisé finit toujours par tronçonner la réalité pour n’en retenir que les fragments qui confirment ses préjugés. Elle appauvrit le renseignement en le rendant servile, elle altère la décision en la soumettant à la hantise, elle fabrique de la cécité là où il faudrait fabriquer de la clairvoyance.

Un État qui confond prudence et suspicion, fermeté et raidissement, stratégie et posture, perd l’usage de son principal capital : la crédibilité. Et sans crédibilité, la dissuasion s’émousse, la diplomatie se tarit, l’économie se fige.

L’Afrique régionale, quant à elle, ne prospère que lorsqu’elle tresse la médiation, la responsabilité et l’imagination institutionnelle. Décréter l’illégitimité d’un médiateur quel qu’il soit, sans instruire contradictoirement les griefs ni proposer une voie alternative crédible, c’est participer à l’érosion du bien commun continental : celui d’un espace politique où la parole gagne en densité parce qu’elle est mise à l’épreuve, non parce qu’elle est criée plus fort.

L’intransigeance rhétorique est un luxe que ne peuvent se permettre ni les populations déplacées, ni les territoires meurtris, ni les économies exsangues.

Il faut, en vérité, retrouver l’ascèse de la pensée d’État : déplier les causalités, ordonner les priorités, mesurer les coûts du symbolique, admettre que la médiation n’est ni capitulation ni connivence, mais ingénierie du possible. La force ne consiste pas à ériger des murs de soupçon, mais à bâtir des ponts de procédure. La dignité d’une République ne se jauge pas à la vigueur de ses imprécations, mais à la rigueur de ses mécanismes de résolution.

Que Kinshasa s’y résolve : l’histoire n’appartient pas aux gouvernements qui vocifèrent, mais à ceux qui, dans le tumulte, distinguent encore la boussole de l’écho. Déserter la pensée, c’est déserter la paix. Et l’on ne gouverne durablement ni par le déni, ni par la peur : on gouverne par l’intelligence des situations, la constance des principes et la patience des méthodes.

Sans quoi le pouvoir ne règne que sur ses fictions, tandis que le réel insoumis continue d’exiger des réponses.

Le refus par le RDC de la médiation de l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki révèle un enfermement diplomatique, où la suspicion remplace la preuve et la main tendue perçue comme une insulte

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