Le 23 avril 2002 constitue, à cet égard, un moment charnière dans la trajectoire tumultueuse de la République démocratique du Congo : celui où, dans un contexte de fragmentation extrême et de rivalités exacerbées, des forces que tout semblait opposer scellèrent une alliance politique inattendue, révélatrice des ambiguïtés profondes du champ politique congolais.
Pour saisir la genèse de cette coalition, il convient de revenir au 25 février 2002, date d’ouverture, en Afrique du Sud, du Dialogue intercongolais. Sous l’égide de facilitateurs de premier plan, Sir Ketumile Masire, ancien Président du Botswana, relayé par Moustapha Niasse, figure politique sénégalaise de premier rang, et assisté du co-médiateur Sydney Mufamadi, alors ministre sud-africain du Pouvoir local, cette vaste concertation réunissait pas moins de 361 délégués.
Tous les segments de la nation congolaise y étaient représentés : le gouvernement de Kinshasa, l’opposition politique, les forces vives, ainsi que les principaux mouvements rebelles, notamment le RCD-Goma, le MLC et le RCD Kisangani/ML, sans oublier les combattants Maï-Maï.
Cependant, derrière cette apparente inclusivité, les lignes de fracture demeuraient profondes. À l’approche de la date initialement prévue pour la clôture des négociations, le 18 avril 2002, aucun compromis substantiel n’avait émergé. Le constat, au soir du 17 avril, était sans appel : l’absence de consensus révélait l’incompatibilité persistante des visions portées par les différentes parties.
Les positions du RCD-Goma, conjuguées à celles d’une frange significative de l’opposition politique, notamment l’UDPS d’Étienne Tshisekedi, entraient en collision frontale avec celles du gouvernement dirigé par Joseph Kabila.
C’est dans ce climat d’impasse que se noua, dans la nuit du 19 au 20 avril 2002, un accord aussi inattendu que controversé : l’« Accord des Cascades », conclu dans l’intimité feutrée d’une chambre d’hôtel du site de Sun City.
Le gouvernement congolais, en quête d’une issue rapide, s’allia alors avec Jean-Pierre Bemba et son MLC, une partie de l’opposition politique, des forces vives ainsi que des représentants des Maï-Maï.
Cet accord esquissait une architecture institutionnelle classique pour la transition : Joseph Kabila demeurerait Président de la République, Jean-Pierre Bemba accéderait à la Primature, tandis qu’un Parlement bicaméral serait instauré, avec une répartition des responsabilités censée refléter un équilibre fragile entre les différentes forces en présence.
Mais loin d’apaiser les tensions, cet arrangement provoqua une onde de choc. Le 20 avril 2002, les acteurs exclus de cette entente dénoncèrent avec vigueur ce qu’ils percevaient comme une confiscation du processus.
L’UDPS et ses alliés, tout comme le RCD-Goma, s’estimèrent marginalisés, sinon trahis. Trois jours plus tard, le 23 avril 2002, ces forces se retrouvèrent à Johannesburg pour donner naissance à une nouvelle plateforme : l’Alliance pour la Sauvegarde du Dialogue intercongolais (ASD).
Cette alliance, dirigée par Étienne Tshisekedi wa Mulumba, constitue l’un des paradoxes les plus saisissants de l’histoire politique congolaise. En effet, elle réunissait, au sein d’un même attelage, l’UDPS incarnation d’une opposition civile de longue date et le RCD-Goma, mouvement rebelle engagé dans une logique militaire.
A ces deux piliers s’ajoutaient l’UPDS, la Dynamique pour une transition neutre (DPTN), le Mouvement Lumumbiste progressiste (MLP), le Conseil de l’opposition congolaise externe de l’Amérique du Nord (COCEAN) et le Rassemblement pour une nouvelle société (RNS).
La composition de sa direction illustre cette hybridité politique : Étienne Tshisekedi en assumait la présidence, assisté de Raphaël Katebe Katoto et d’Adolphe Onusumba Yemba comme vice-présidents, tandis qu’Azarias Ruberwa Manywa occupait le poste de coordonnateur, secondé par Franck Diongo.
Le choix de Kisangani, alors sous contrôle du RCD-Goma, comme quartier général de l’ASD, scella symboliquement cette convergence d’intérêts entre acteurs civils et forces rebelles. La visite d’Étienne Tshisekedi dans cette ville, en juin 2002, aux côtés d’Onusumba et de Ruberwa, en fut la manifestation la plus tangible.
Face à cette recomposition imprévue, la communauté internationale s’efforça de rétablir une dynamique inclusive. Une mission du Conseil de sécurité des Nations unies, conduite par l’ambassadeur français David Levitte, entreprit une série de consultations régionales entre avril et mai 2002.
Ces efforts aboutirent à la relance du Dialogue intercongolais, qui culmina, le 17 décembre 2002, avec la signature de l’Accord de Pretoria, ultérieurement entériné à Sun City en avril 2003 sous l’appellation d’« Accord Global et Inclusif sur la Transition en RD Congo ».
Cet accord consacra la formule dite « 1+4 » : un Président, Joseph Kabila, assisté de quatre vice-présidents représentant les principales composantes du conflit : Jean-Pierre Bemba, Azarias Ruberwa, Abdoulaye Yerodia et Z’Ahidi Ngoma. Une fois encore, Étienne Tshisekedi se trouva relégué à la périphérie du jeu politique, écarté de la représentation officielle de l’opposition au profit de Z’Ahidi Ngoma.
Fidèle à sa ligne de contestation, il appela au boycott du référendum constitutionnel de 2005 ainsi que des élections générales de 2006, avant de réintégrer l’arène électorale en 2011.
Ainsi, l’épisode de l’Alliance entre le RCD-Goma et l’UDPS révèle, avec une acuité singulière, la plasticité des alliances politiques dans un contexte de crise systémique. Il met en lumière une vérité souvent éludée : dans certaines conjonctures historiques, les antagonismes idéologiques cèdent le pas à des convergences tactiques dictées par l’urgence et la quête de survie politique.
Pour le pouvoir actuel, qui revendique l’héritage d’Étienne Tshisekedi, cette page d’histoire devrait constituer moins un motif d’embarras qu’un objet de réflexion, tant elle rappelle que la cohérence politique ne se mesure pas seulement à la pureté des principes proclamés, mais aussi à la lucidité des choix opérés dans les moments décisifs.














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