L’histoire récente du Rwanda en fournit une illustration saisissante avec les figures de l’Akazu, ce cercle impitoyable où se tramèrent les complots les plus funestes ayant conduit au génocide contre les Tutsi. L’on se souvient de la veuve Agathe Kanziga, condamnée à promener longtemps, d’exil en exil, la dépouille de son époux défunt, le président Habyarimana, comme si le sol lui-même refusait d’accueillir celui dont le règne se conclut dans la nuit du 6 avril 1994.
Or, voici que la même malédiction semble poursuivre Protais Zigiranyirazo, dit « Monsieur Z », chef de réseau et figure centrale du dispositif criminel, dont la sépulture se voit aujourd’hui interdite par les autorités municipales d’Orléans, au nom de la préservation de l’ordre public et de la crainte légitime de voir un tombeau devenir lieu de pèlerinage pour les nostalgiques de la barbarie.
Ce refus, qui contraint une dépouille à l’errance, ne saurait être réduit à une simple mesure administrative : il s’apparente, à bien des égards, à une réactualisation de la très ancienne malédiction biblique. L’on songe ici à Caïn, condamné par le Très-Haut, après avoir versé le sang d’Abel, à errer sur la terre, marqué du sceau de l’infamie, sans lieu fixe, sans repos, rejeté à la fois des siens et de la terre nourricière.
L’errance des corps de l’Akazu semble rejouer ce motif archaïque : comme si la terre elle-même, dans sa mémoire silencieuse, refusait d’absorber ces cadavres lestés par le poids du crime et de l’innommable. L’ensevelissement, acte ultime d’intégration au cycle de la nature et de réconciliation avec l’humus, leur est refusé ; et c’est la dérive éternelle, le cercueil voyageur, le cadavre sans port d’attache, qui devient leur destin.
L’histoire universelle n’ignore pas de tels destins maudits. Ainsi des grands parricides et régicides dont les restes furent mutilés, exhumés, dispersés, comme pour prolonger par-delà la mort la peine infligée aux vivants.
Ainsi des tyrans que la mémoire des peuples condamna à l’oubli et dont les tombeaux furent effacés ou profanés, comme pour signifier que nulle pierre, nulle stèle, ne saurait célébrer l’infamie. Ainsi encore des criminels de masse, dont les cendres, parfois jetées au vent ou au fleuve, marquaient le refus de la terre de leur offrir le repos que connaissent les simples mortels.
La malédiction de l’Akazu, dès lors, n’est pas seulement affaire de symboles : elle manifeste une justice immanente, une revanche de la mémoire et du sol contre ceux qui, croyant régner par la mort, se découvrent eux-mêmes condamnés à l’inexistence, à l’errance posthume, à la négation même de leur sépulture.
C’est là une forme d’expiation silencieuse : les crimes les plus graves, ceux qui visent à l’anéantissement d’un peuple, ne trouvent pas d’apaisement. La terre ne peut accueillir dans son giron ceux qui voulurent la transformer en charnier.
Leur errance se fait alors parabole : à l’instar de Caïn, ils sont voués à marcher sans fin, même après la mort, ombres rejetées de l’histoire, témoins malgré eux de l’irréfragable malédiction qui s’attache au sang innocent versé.

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