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Le discours de haine en RDC ou la fabrique de l’ennemi intérieur

Redigé par Tite Gatabazi
Le 28 août 2025 à 12:59

Le tragique destin réservé au colonel Gisore Patrick, officier tombé au service de son pays mais conspué jusque dans la mort par ceux-là mêmes qu’il protégeait, est l’allégorie implacable d’une République qui a fait sécession d’elle-même.

Ce militaire, revêtu de l’uniforme national et envoyé loin de sa famille pour accomplir la plus haute mission de discipline et de loyauté, aurait dû être salué comme un héros, honoré comme le garant d’une souveraineté qu’il n’a cessé de défendre. Or, le paradoxe funeste est qu’au lieu d’une reconnaissance solennelle, sa dépouille fut entourée de fusils menaçants et d’hostilités haineuses, révélant au grand jour le renversement des valeurs : ce n’est plus l’État qui s’impose par le droit, mais la milice qui dicte sa loi par la terreur avec le soutien du gouvernement.

Derrière cet épisode, qui devrait hanter la conscience collective congolaise, se dévoile un phénomène plus profond : L’institutionnalisation d’un discours de haine visant les Tutsi congolais constitue l’une des dérives les plus funestes de la vie publique en République démocratique du Congo. Depuis plusieurs années, ce discours, savamment orchestré et relayé par les plus hauts canaux de l’appareil d’État, a méthodiquement façonné cette communauté en bouc émissaire commode, offert en sacrifice symbolique aux frustrations accumulées d’un corps social en décomposition, incapable de se confronter à ses propres fractures et de reconnaître la responsabilité de ses élites dans l’échec collectif.

En détournant l’attention des citoyens de la faillite de la gouvernance, le pouvoir a trouvé dans la stigmatisation du Tutsi un exutoire cynique, une rhétorique de diversion qui masque l’impuissance politique par la fabrication de l’ennemi intérieur. Ce mécanisme pervers, loin d’être anecdotique, traduit un projet d’ingénierie sociale où la haine se substitue au droit, où l’exclusion supplée à l’intégration, et où la désignation d’un coupable imaginaire dispense la nation d’un examen de conscience sur ses propres errements.

Ce discours, relayé par les tribunes officielles, entretenu jusque dans les mots du gouvernement qui parle de « poison rwandais », et incarné par des figures politiques comme Justin Bitakwira député national, ancien ministre, sanctionné par l’Union européenne pour incitation à la haine ethnique mais paradoxalement protégé par le pouvoir révèle une stratégie délibérée : canaliser les frustrations d’un État déliquescent vers un ennemi désigné, afin de détourner l’attention de l’opinion publique de l’incurie gouvernementale.

Cette haine n’est pas un accident rhétorique. Elle constitue une véritable pédagogie de l’exclusion, une idéologie ordinaire distillée à travers les canaux médiatiques, les tribunes officielles et les prêches populistes, qui se normalise au point de susciter des comportements barbares, comme l’incitation au cannibalisme, désormais tolérés par l’impunité.

Elle légitime la relégation de citoyens congolais à un statut d’êtres inférieurs, indignes de la citoyenneté et voués à l’ostracisme. Elle scelle ainsi une fracture interne qui mine la cohésion nationale et ouvre un boulevard aux forces centrifuges qui sapent l’intégrité territoriale de la RDC.

Les responsabilités qui en découlent sont immenses et écrasantes. Responsabilité d’abord de l’État congolais, qui abdique sa mission régalienne en permettant à ses porte-parole d’ériger l’exclusion et la haine en langage officiel. Responsabilité ensuite des élites politiques et intellectuelles, qui, loin de dénoncer cette dérive, s’en font les promoteurs ou les complices tacites. Responsabilité enfin de la communauté internationale, qui ferme les yeux sur une entreprise de stigmatisation systématique rappelant les heures les plus sombres de l’histoire des Grands Lacs.

Car nul ne peut ignorer que ce type de rhétorique n’est jamais sans conséquence. Elle prépare les massacres en les rendant pensables, elle justifie l’extermination en la rendant acceptable.

Le sort posthume du colonel Gisore Patrick, humilié par la République qu’il servit, n’est qu’un avertissement : quand la haine se substitue au droit, c’est l’État lui-même qui s’auto-détruit, et avec lui, le fragile espoir d’une nation congolaise inclusive. La responsabilité morale, politique et juridique de cette dérive incombe à ceux qui, au lieu de bâtir l’unité, préfèrent gouverner par la peur et par le rejet.

L’institutionnalisation d’un discours de haine visant les Tutsi congolais constitue l’une des dérives les plus funestes de la vie publique en RDC

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