Infiltration ou l’alibi sémantique d’un Etat en défaut d’introspection

Redigé par Tite Gatabazi
Le 27 avril 2026 à 11:25

A chaque résurgence de crise, à chaque défaillance sécuritaire, à chaque manifestation d’impuissance institutionnelle, un même vocable surgit, invariable, presque incantatoire : celui d’« infiltration ».

Récemment encore, Martin Fayulu en appelait à cette grille explicative devenue familière, évoquant une armée défaillante, des services de sécurité infiltrés et une population abandonnée à son sort. Mais au-delà du constat, c’est la récurrence du terme qui interpelle, tant il semble désormais tenir lieu d’analyse.

Car l’« infiltration », dans le discours politique congolais, a cessé d’être une hypothèse à démontrer pour devenir un réflexe discursif. Elle s’érige en clé universelle, en principe explicatif total, dispensant de toute investigation rigoureuse sur les causes profondes des dysfonctionnements étatiques.

A force d’être invoquée sans discernement, elle se mue en un alibi commode, un écran de fumée sémantique derrière lequel se dissout la responsabilité des acteurs nationaux.

Ni le Président Félix Tshisekedi, ni la Première ministre Judith Suminwa, ni certains entrepreneurs politiques en quête de visibilité ne semblent pouvoir résister à la tentation de ce raccourci discursif. Loin d’éclairer la réalité, ce recours systématique à l’« infiltration » contribue à l’obscurcir, en substituant à l’analyse une rhétorique de la défausse.

De la facilité rhétorique à la démission intellectuelle

Qu’un État puisse être infiltré par des forces adverses relève d’une réalité indéniable dans les relations internationales. Aucun système politique n’est, par essence, hermétique aux tentatives d’ingérence. Mais ériger cette possibilité en explication exclusive, voire obsessionnelle, revient à dénaturer la complexité des crises et à exonérer les responsabilités internes.

Dès lors, une interrogation s’impose avec acuité : la République démocratique du Congo serait-elle la seule nation au monde condamnée à une vulnérabilité absolue, irrémédiablement perméable à toutes les formes d’infiltration ?

Les autres États jouiraient-ils d’une immunité quasi ontologique face aux dynamiques d’ingérence ? Une telle représentation, outre qu’elle est empiriquement infondée, participe d’une forme de renoncement intellectuel.

Car en s’abritant derrière ce mot-valise, le discours public congolais opère une double inversion : il déplace la responsabilité vers un extérieur indistinct, tout en évitant d’interroger les défaillances structurelles internes : corruption endémique, faiblesse institutionnelle, déficit de gouvernance, absence de vision stratégique.

L’« infiltration » devient alors non seulement une explication, mais une consolation ; elle offre ce confort psychologique qui permet de dire : « ce n’est pas nous ».

Or, ce confort est précisément ce qui condamne toute possibilité de redressement. Une nation qui se pense exclusivement victime d’influences extérieures s’interdit de se penser comme sujet de son propre destin. Elle substitue à l’exigence de responsabilité une culture de l’excuse, et à l’effort de réforme une rhétorique de la victimisation.

Ainsi, loin d’être un simple abus de langage, l’usage inflationniste du terme « infiltration » révèle une crise plus profonde : celle de la pensée politique elle-même. Une pensée qui, faute de rigueur et de courage, se réfugie dans des catégories simplificatrices au lieu d’affronter la complexité du réel.

En définitive, il ne s’agit pas de nier l’existence possible d’ingérences ou d’infiltrations, mais de refuser qu’elles deviennent l’alpha et l’oméga de toute explication. Car un mot qui explique tout finit, immanquablement, par ne plus rien expliquer. Et un discours qui dispense de penser prépare, inexorablement, la perpétuation des crises qu’il prétend dénoncer.

À chaque résurgence de crise, le même terme revient de manière récurrente : celui d’« infiltration », récemment encore évoqué par Martin Fayulu à propos des défaillances de l’armée, des services de sécurité et de la situation de la population

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